Un Curieux maléfice
UN CURIEUX MALEFICE
De toutes les façons de faire cesser
l’amour, la plus sûre est de le satisfaire.
MARIVAUX
À mon ami Louis Beaujeu
Au château des Muguets.
Ah ! mon cher bon : ma dernière bonne fortune ? Ridiculement mauvaise ; c’est une honte, cela ne se raconte pas, ça s’avale et ça se cache. Cependant tu es discret comme une alcôve fermée ; écoute donc et ne te gausse pas trop de ma détresse. Je vais te narrer mon infortune avec cette vitesse de style qui part sans relayer et que Monsieur de Voltaire, dans une horrible expression à la Purgon[1], se permet de nommer la logodiarrhée.
T’ai-je parlé de la Dame en question ? point ne crois.
— Femme du monde, catégorie des Célimènes[2].
— L’âge ? c’est épineux, il y a des visages qui n’ont pas d’âge ; mettons trente ans, si tu le veux bien. Très jolie pour ceux qui ont la rétine conformée à la Rubens, un peu lourde pour les raffinés qui voient comme Boucher et Fragonnard. Grande, brune, forte, des yeux bruns, fiers et polissons à la fois, la bouche de tout le monde et le nez de personne. Pour le corps, une Fornarina[3] ; des épaules, des bras, un cou, des hanches à ravager un bal de sous-préfecture. Tu vois cela d’ici.
Parlerai-je du mari ? A quoi bon ? C’est une ombre chinoise, une silhouette souriante et bonasse, une machine à poignées de mains molles, une figurine en glaise qui n’a jamais été cuite et que chacun pétrit, même au front ; c’et une utilité qui découpe les poulets, qui vante ses vins et qui offre des cigares bien secs ; c’est un prête-nom, une enseigne, une pièce à conviction, rien de plus.
Je fus présenté chez elle, l’hiver dernier, et reçu avec une cordialité touchante. Son salon est charmant et du meilleur goût ; pas criard ni aveuglant. Il est ménagé dans un vieil hôtel du faubourg Saint-Germain ; ce sont des boiseries blanches et or, fouillées à jour, semées d’attributs mythologiques. Ça et là, des trumeaux merveilleux, des dessus de porte en camaïeu et quelques vieilles perruques Louis XV qui ont fort bonne mine dans l’ovale de leur cadre ; en un mot, un rococo séduisant où rien ne détonne, ni les tentures aux nuances flétries, ni les meubles aux courbes savantes et grèles, ni même la maîtresse de céans, très Directoire[4] dans ses façons, dans ses gestes et dans ses poses un peu coquines. — On y hante des littérateurs, des artistes, des feuilletonnistes et des petits courriéristes[5] ; tout monde cravaté, plastronné, assez drôle suivant les circonstances, les courants sympathiques ou antipathiques qui s’y produisent.
Les dîners y sont sérieux, exquis, — on en rêve encore pendant la visite de digestion ; il y a là des Corton vieux, des Ermitage, des Vougeot, des Chateau-Neuf du Pape plus agréables à consulter qu’un dictionnaire des rimes ; c’est une superbe table devant laquelle on se sent devenir superbe fourchette. Grimod de la Reynière[6] y eut pris pension et un évêque y serait à l’aise.
Te dire à brûle-pourpoint que je fus aimé et que j’aimai, ce serait sot et fat. Comment cela s’emmancha-t-il ?
— Attends un peu, m’y voici. La littérature me servit d’entremetteuse ; la pauvrette nous joue quelquefois de ces tours auprès d’âmes charitables ; ce n’est qu’une légère compensation à ces galères forcées auxquelles elle condamne ses esclaves. — On m’écrivit, je répondis.
Les célibataires, à mon avis, ne sont autre chose que les contrebandiers du mariage ; ils maraudent sur le terrain légitime, et ils ont raison, morbleu ! Leur amour ne porte pas l’estampille et ne peut être soumis à l’impôt du cocuage : ce sont de francs-coureurs d’aventures, libres d’eux-mêmes, sans discipline ni sots préjugés. Ils ont un tempérament à jeter au vent du caprice et ils le jettent. Vive Dieu ! qu’ils sont heureux ! Sur le versant de l’inconstance, ils font rouler leur cœur comme un ballot qui rebondit dans le pays matrimonial, et ces diablesses de femmes, qui aiment le plaisir de contre-bande, ne détestent pas de tromper la vigilance d’un mari douanier qui veille sur la falaise de sa morose inquiétude ou sur le sommet de ses suspicions.
La correspondance a ce charme tout particulier qu’elle pénètre aisément dans les intérieurs ; elle se glisse comme une brochurette défendue, imprimée à Sybaris[7] avec le privilège de Cupido ; elle se cache partout, aussi bien dans un coffret de bois de senteur qu’entre deux petits frères, ennemis de Tartuffe, qui la protègent et l’embaument ; elle excite et pollue l’imagination ; elle est plus perfide que la parole, elle dit ce qu’elle veut et n’a rien à répondre. Elle fait rêver ; c’est une traîtresse qui persuade, qui se fait petite dans son arrogance et fière de sa petitesse ; on couche avec elle sans pudeur, on l’embrasse, on la manie, on la caresse quand on ne la froisse pas ; de là à traiter l’expéditeur de la même façon, il n’y a qu’une occasion.
On m’écrivit donc et je répondis.
— Célimène avait du style : un style jaseur de ruisseau caillouteux ; elle avait du coloris, du rose dans la plume et, bien mieux, elle possédait de l’esprit, beaucoup d’esprit, trop d’esprit, si j’en juge par cette pensée du sage Larochefoucauld que « l’esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du cœur ». Mme de Lambert ajoute bien, il est vrai, qu’une femme ne devient guère spirituelle qu’aux dépens de sa vertu, et cela me rassurait. J’excitais, j’agaçais, je taquinais et chatouillais l’esprit de ma correspondante ; je lui envoyais de petites fusées gaillardes auxquelles elle ne s’attendait point, je démoralisais ses principes. — En avait-elle ? — Je comédiassais à ravir, et, dans ce cabotinage[8] de style fardé, j’employais plus de fleurs de rhétorique que cet excellent Monsieur de Jouy, de l’Académie française, n’en dut jamais cueillir.
Dans mes visites, par contre, — car je faisais des visites de temps à autre, — je me montrais froid, réservé, timide : un vrai Thomas Diafoirus[9], un bon jeune homme ; ne vois-tu pas cela de ton coin ? Je restais là, sur mon siège, immobile, lançant des sourires forcés et disant des politesses, ayant l’air de ne pas même comprendre les sous-entendus de conversation qui ne s’adressaient qu’à moi. C’était désespérant ! à ma sortie on devait s’écrier : « quel niais ! quel sot ! est-il possible ? » Mais avant que la pensée eût eu le temps de mûrir et de se fixer, une lettre arrivait, chaude, passionnée, une étuve sèche, le bain turc du sentiment ; mes missives étaient les échelons de cet escalier en spirale par lequel je montais à son cœur. Visites bêtes, lettres ardentes ; cela dura six mois.
Cependant, par malheur, Célimène se donnait, sans avoir l’esprit de se laisser prendre. On ne sait jamais gré aux femmes de cette façon d’agir ; l’amour est un steeple-chase[10] ; s’il devient course plate, adieu la vanité d’amant ; autant lancer sous les pas d’un chasseur convaincu une perdrix apprivoisée, il la dédaignera et ce sera justice. Ma princesse plaçait son cœur sur la table et me disait : « Prends-le, il est à toi. » Je ne le prenais point. Un cœur s’arrache, se dispute, se viole, s’enlève, mais ne s’empoche pas comme un billet à ordre. Les désirs sont des soldats, ils doivent monter à l’assaut et ne tomber inanimés que dans la citadelle ; gagner la victoire sans combattre, cela est cruel et mortifiant, et si l’on arbore le drapeau blanc, la vigueur des combattants s’affaisse, les armes tombent, la hardiesse et la crânerie du guerrier disparaissent. C’est un vainqueur vaincu par la nullité de la victoire.
Le cœur de la belle restait donc sur la table, comme une carte de visite cornée, une carte de fâcheux ; je sentais une politesse à faire et l’usage du monde s’imposait plus à moi que les belles manières de la galanterie.
Je te conte tout cela, mon très cher, en hâte, sans documents ni pièces à l’appui. Il serait peut-être plus curieux pour toi de compulser un dossier de lettres ; mais la discrétion est une honnêteté : c’est la pruderie de ces sortes d ‘affaires, et tu dois te contenter de ce paisible bavardage sans prétentions. Figure-toi, en effet, que nous sommes réunis, comme dans ces longues soirées d’hiver, devant une rouge braisée, près de l’âtre où siffle la bouilloire ; tu es là, près de moi, tu te renverses, tu te dorlotes, tu te berces dans ce grand fauteuil à oreillettes où tu te plais tant à m’entendre jacasser, tu caresses de ton talon Tibia, mon lévrier russe, et tu t’entr’ouvres en bâillant l’ennuyeuse Revue des Deux Mondes[11], qu’on découpe toujours mais qu’on ne lit jamais. Avec la droiture de ton jugement, je te contemple, souriant et prêt à me railler sur mon inconstance et ma frivolité, mais écoute, je te prie, sans murmurer le récit de mon aventure d’hier ; elle est déjà pour moi à l’état de souvenir, et le souvenir, vois-tu, quel magicien ! c’est le joaillier du passé, c’est lui qui se charge d’enchâsser dans des griffes d'or, ciselées par l'imagination, ces perles fausses qu’on nomme des illusions.
Mes lettres m’engageaient à jouer un rôle militant auprès de ma correspondante. Je ne reculais que pour mieux sauter : on n’envoie pas des nuées de baisers par la poste, on ne couche pas par écrit les plus séduisantes polissonneries sans être, un beau jour, obligé d’acquitter tous ces billets souscrits ; il me fallait donc, bon gré mal gré, payer mes dettes et griffonner aussi bien que possible sur le timbre de l’acquit. On me donna un rendez-vous ; d’autres y auraient couru avec transports, je m’y rendis lentement, avec ennui, comme quelqu’un qui a donné sa parole et qui a trop d’honneur pour y manquer. Vingt fois, je dois te l’avouer, je fus sur le point de faire crédit à ma conscience et de protester mes engagements : c’est bizarre, mais c’est humain.
Le rendez-vous était un fiacre ; l’endroit : un coin de rue, non loin d’une église ; les armes : l’espérance à tout portant ; l’heure ; le mitan[12] du jour, comme disent nos paysans ; les témoins :… heureusement, il n’y en eut pas. C’était un temps lourd d’orage, le ciel était bas et menaçant, et j’étais si mal à l’aise que mon front pleurait de grosses gouttes de sueur qui me sillonnaient le visage. J’attendis patiemment dans mon coupé de louage ; je me serais donné au diable pour que la pluie se mit à tomber ou pour que le cheval prît le mors aux dents ; mais il ne plut pas, et la maigre haridelle, humble candidat de quelque boucherie hippophagique demeurait en place sans bouger. — Un petit cri, un souffle oppressé, un bruit de soie froissée, une gorge qui palpite à faire craquer le satin d’un corsage, une portière qui s’ouvre et qui se referme, un long baiser, des pressions de mains, le fiacre qui marche, ô miracle ! c’était elle !
Adorables les premiers moments ! « Pardonnez-moi… je suis si émue ; ma voix est affreuses ; je tremble… je dois être vilaine à faire peur aujourd’hui. J’ai les nerfs malades… cet horrible temps d’orage ! je craignais tant que la pluie ne vînt à tomber… Enfin nous y voici… ô mon chéri, êtes-vous suffisamment aimé ? doutez-vous de moi et de mon amitié maintenant ? »…
Je répondais de mon mieux, mon cher ami, mais je m’épongeais le front ; la voiture roulait, la coupe de l’amour allait s’emplir, il fallait la vider. J’étais tellement assuré de ma conquête que je me laissais aimer et que je n’aimais plus ; le libertinage m’envoyait quelques lueurs dans la cervelle, était-ce suffisant ? avec une bonne petite créature tout bêtement belle, certes oui ; avec Célimène, non. — Il y a des femmes qui sont faites pour être drapées dans une grande passion ; je n’avais pas d’étoffe pour ma voisine, tant pis pour elle ! Je la courtisais un peu néanmoins, on est bien forcé d’être galant homme quant on ne peut pas être homme galant.
Le fiacre s’arrêta :nous nous trouvions devant la gare de l’Ouest, rive gauche. Une promenade dans les bois était décidée, une promenade de nymphe et de sylvain avec des bancs de mousse tous les dix pas et des horizons de cotte verte[13] aussi souvent. Les tickets furent pris pour les bois de Chaville, et un compartiment de first-class nous réunit bien solitairement. Cela risque à ton avis, mon excellent bon, de dégénérer en histoire de canotier, mais c’est la vérité qui sort de mon encrier ; une vérité nègre, il faut en convenir, mais je ne saurais lui passer la moindre chemise. C’est traîner les choses en longueur, me diras-tu ; — souviens-toi que Pascal affirmait que rien n’est plus difficile que de faire court ; prends donc ton mal en patience, le style n’a pas comme la statuaire son procédé Colas[14].
Il y avait plus de six mois que je n’avais percé la croûte de cet immense pâté qui se nomme Paris et j’étais affolé par le grand air, ahuri par la vue des coteaux de Sèvres et la beauté de ce merveilleux panorama, unique au monde. Je regardais les arbres avec une curiosité d’enfant, mais j’étais triste et ne pouvais me vaincre. Je recevais des baisers machinalement et en accordais qui n’étaient l’expression d’aucune conviction du cœur ou d’autre chose.
Chaville[15] ! Chaville ! criait-on sur la voie. Nous étions arrivés. Nous prîmes par les sentiers boisés les longs chemins montueux qui gagnent Ville-d’Avray. Devant nous cheminaient deux prêtres ; leurs longues soutanes noires se détachaient sur le ruban grisâtre de la route : cela me fit une singulière impression ; dans cette école buissonnière de l’amour, nous n’avions rien à attendre des bons offices de la religion, et je les vis disparaître avec plaisir à l’horizon verdoyant.
Appuyée sur mon bras, elle marchait crânement en vraie parisienne qui sait éviter les ornières réelles et choir, sans prendre d’entorses, dans les petits ravins de l’adultère. Elle était heureuse et fière, presque folle de gaîté ; ses mains de chanoinesse gantées, pressaient mes doigts, humides, sa tête inclinait sur mon épaule à portée de mes lèvres, ses yeux riaient et les petits cheveux de sa nuque frissotaient avec un charme biblique au souffle chaud de la bise.
Elle me contait comment cet amour avait pris naissance dans son âme et y était poussé dru et vigoureux, comme quoi elle l’avait vu grandir sans trop s’effaroucher et, avec des câlineries de voix, elle se délectait, se plongeait dans le bonheur du moment comme ces petits oiseaux qui se baignent, sautillent, et se secouent dans des flaques d’eau minuscules au milieu d’un joli gazon. Nous nous étions assis ; il faut se méfier de la passion qui s’assied, du vice qui se lève ou du libertinage qui se couche ; je n’entrevoyais rien de bon au bout de cette sieste, n’ayant pour l’instant aucune verve d’égipan[16]. On me voulait cependant, on se donnait, et je ne me livrais pas ; l’heure du plaisir avait sonné, mais ma montre était arrêtée ; on ne m’indiquait que trop clairement que je devais sacrifier, ce jour-là même, dans le temple de la félicité. La torche, hélas ! était éteinte, le feu sacré ne prenait pas. Je rageais de voir bouder mon cœur devant la franchise, la gentillesse, l’ardeur et la plantureuse beauté de ma compagne, et plus elle devenait tendre, plus je me sentais glacé. La nature avait changé les rôles ; c’était elle l’homme qui prie, moi la femme qui résiste ; lorsqu’elle se penchait pour tomber, je prévenais sa chute ; quel admirable thème pour un psychologue !...
Je te jure, mon ami, que j’étais au désespoir ; je me serais volontiers troqué moi-même et sans orgueil contre un porteur d’eau ou un fort de la halle[17], car, non-seulement j’étais sans désirs, mais ce qui est bien pis, mes sens semblaient plus morts, plus inertes, plus creux que les branchages desséchés qui se brisaient et craquaient sous ma bottine. L’esprit est sot dans une telle circonstance, le premier promeneur en eût montré plus que moi ; par malheur le bois était solitaire, le rossignol était sans voix et comme « le jeune malade à pas lents » je regardais tomber les feuilles mortes à l’arbre de mon amour-propre.
Il fallait tenter résolûment un coup d’audace, c’est ce que je fis ; c’était attaquer sans armes, qu’importe ; la situation était tendue, l’honneur en jeu ; je simulai un transport subit, plus en parole encore qu’en action ; on m’objecta un non qui avait la valeur d’un oui très doux ; je n’avais pas à regarder de si près et répondis que je n’aurais garde de refuser la première prière qui m’était adressée par la plus charmante des femmes. — Si ma galanterie sonna faux, il n’en parut pas, j’étais sauvé.
Je m’aperçois, Carissime, depuis le début de cette lettre, que l’auteur des Provinciales a grand raison : Rien n’est plus haïssable que ce moi éternel qui découle sans cesse d’un pareil récit ; tous ces Je qui se suivent sont d’un effet déplorable et portent sur les nerfs, mais qu’y faire ? Dans ce sentier du racontage, il n’y a pas de bifurcation ; il faut traîner son égoïsme comme un toutou en laisse, et comme je ne puis me défaire de ma personnalité amicale, accepte la et ne souffle mot.
Nous dînâmes, ce soir-là, dans le pavillon isolé d’un restaurant désert, au bord d’un étang artificiel ; la salle à manger était une fraîche petite chambrette tendue de perse rose et verte. Au fond, — c’était jouer de malheur, — une alcôve mystérieuse, un vrai divan amoureux, d’un aspect tentateur. En entrant dans ce buenretiro[18], Célimène se prit à rire et à rougir à la fois ; elle ne fit pas la prude cependant, ôta son chapeau devant la glace, arrangea ses cheveux, dégrafa son dolman[19] et se présenta devant moi aussi pimpante qu’une Mimi-pinson[20] de kermesse. Je comptais énormément sur le souper et l’espérance me rendait gai ; bah ! j’augurais bien des vins, des perdreaux qui rôtissaient, du café que j’entendais moudre et des liqueurs qui fouettent le sang ; l'amour est un enfant délicat : un rien le fait naître, un rien le fait mourir, la moindre des choses le ressuscite ; si le tempérament se perd dans les bois, il risque fort de se retrouver à table. Au premier flacon de Beaune première, le machiniste de mon crâne avait très intelligemment changé sa décoration. La scène représentait un ballet de paradoxes ailés qui dansaient à merveille, faisaient des entrechats, des pointes, des déliés, des pirouettes à la ravir et à me ravir. Je fus amusant, drôle et fort libertin, mais pas amoureux du tout ; ce diable de cerveau accaparait, tirait tout à lui, et mon malheureux corps était aussi ridicule qu’une carafe d’eau claire devant un bon vivant. — Sans qu’elle s’en aperçût je lui versai rasades sur rasades et fis carousse[21] avec elle, comme un humeur[22] de piol[23] échappé de Téniers[24] ou Ostade[25]. On pénètre plus avant, dit-on, dans le cœur d’une femme avec quelques bouteilles que par dix ans de fréquentation ; cela est si vrai que ma belle ne me cacha rien de son moral et mon montra ce que je voulus de son plantureux physique.
Au dessert, je fus d’une hardiesse qui eût frisé l’impertinence et défrisé les mœurs en toute autre occasion, mais l’audace change de nom quand elle s’adresse à une femme ; elle n’est plus téméraire : elle rentre dans la logique de Dieu. Si Adam eût été timide au paradis terrestre, le monde serait en retard très probablement ; je fus donc audacieux, et on m’en sut gré. Je n’avais pas à délacer ; les vêtements ont de l’à-propos, quelquefois ; il y a des boutons qui sautent et des jupes qui tombent avec esprit, sinon avec grâce ; cela se voit dans les féeries, et les couturières inventent des systèmes fort propres à calmer les amoureux hâtifs.
Hélas ! mon cher, infortuné mortel que je suis ! Il n’y a pas que les honteux qui perdent, j’avais oublié qu’il faut suffire à tout ce que l’on tente et ne pas attaquer sans emporter la place. Mon front est encore moite de ma honte, mes mains tremblent toujours, mon cœur suffoque ; je ne puis me déprendre, en t’écrivant, d’une sourde rage contre le destin.
Le croiras-tu, ô mon meilleur ami, en dépit de la jolie commandite qui m’était offerte, je fis outrageusement banqueroute sur la route de la bonne fortune ? Rien n’y fit ; ni mon inaltérable confiance en moi-même, ni les entremets de l’amour, ni les friandises du plaisir, ni les plus stimulants préceptes de Brillat-Savarin[26]. J’eus beau rallier mes forces dispersées dans les plaines de la distraction, et les haranguer en les excitant ; les Troyens, jadis, écoutèrent mieux Cassandre. Elles prirent la fuite comme une armée en déroute, la peur de la défaite les talonnait ; pour la première fois de ma vie, je le confesse, il me fallut capituler ; le feu s’était éteint dans mes veines, les paralytiques n’avaient plus rien à m’envier.
Quelle scène ! quel désespoir ! Je n’avais même pas les honneurs de la guerre. On me consola, on me pardonna, on me prôna : un charretier, me dit-on, pouvait seul s’affliger d’une pareille bagatelle, mais un homme d’esprit n’en devait avoir cure. La belle raison !
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