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<title>bric-à-brac de l'amour - le-crachoir</title>
<description>bric-à-brac de l'amour</description>
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<lastBuildDate>Fri, 15 Aug 2008 18:22:12 +0200</lastBuildDate>
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<title>Le Crachoir</title>
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<author>noreply@hautetfort.com (annalucie)</author>
<category>Le Crachoir</category>
<pubDate>Mon, 10 Mar 2008 12:46:00 +0100</pubDate>
<description>
&lt;p&gt;&lt;b&gt;LE CRACHOIR&lt;/b&gt;&lt;br /&gt; O femme ! O sphinx !&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Le &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note1&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;/a&gt;&lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note1&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;&lt;b&gt;Crachoir[1]&lt;/b&gt;&lt;/font&gt;&lt;/a&gt; ! mais, Monsieur, c'est là un horrible titre.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - A vos côtés, Madame, j'avoue qu'il se trouve déplacé, mais je ne saurais rien y changer. Acceptez l'historiette sous cette rubrique ou bien permettez que j'enfourche un autre dada. C'est un lot qui ne se peut diviser.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Vous conviendrez au moins, Monsieur, que vous ne placez pas vos aventures dans un vase d'élection.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Vos jolies petites oreilles purifieront le tout ; permettez que je baise délicatement cette mignonne conque purpurinée qui daigne me donner audience, et puis, voyons, quittez ce visage austère, que vos lèvres empourprées n'accusent aucun dégoût, posez là cet éventail, jetez ce coussin brodé à vos pieds, que j'y prenne place ; mettez cette main de fée dans la mienne afin que mes pressions accentuent les passages délicats, daignez sourire bien gentillement..., plus langoureusement, s'il vous plaît. Fort bien ; vous êtes divine. Je commence.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Vous promettez d'être sage ?&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - La belle question ! être sage, c'est ne l'être pas ; au moins dois-je vous assurer que je ferai en sorte de ne point cyniser mon sujet. &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note2&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;&lt;b&gt;Diogène[2]&lt;/b&gt;&lt;/font&gt;&lt;/a&gt; était dans un tonneau, je n'oublierai pas que je suis à vos cotés.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Allez donc, Monsieur, et puisse votre anecdote être assez piquante pour me faire oublier son vilain titre !&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Je conviens, chère Madame, que l'image évoquée par un crachoir n'a rien de bien séduisant. Il y a cependant crachoirs et crachoirs comme fagots et fagots ; vous n'avez, à votre louange, ni mari quinteux ni fumeur dans votre intérieur capitonné ; je dois donc vous apprendre qu'on fabrique des crachoirs en porcelaine, en verre, en faïence, à grand feu, en pâte ferme et en pâte tendre, en bois des îles, en zinc, en bronze décoré, en argent, en &lt;font color=&quot;#000000&quot;&gt;ruolz&lt;/font&gt; ou en or ; il y en a de carrés, de longs, d'ovales, de ronds, de grands et de petits, des hauts et des bas, des lourds et des légers, selon les goûts et les pectoraux des amateurs. Au nombre seul des crachoirs, à leur forme, et d'après leur physionomie, un médecin qui a l'esprit de ne pas croire à son art reconnaît de suite la nature du malade qui les possède.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Le crachoir est de tous les temps et de tous les pays. &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note3&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;Richelet[3]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt;, dans son dictionnaire in-folio, à l'usage des hercules, parle des crachoirs à queue et, si je ne me trompe, &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note4&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;Tibère[4]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt; en orna &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note5&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;Caprée[5]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt;. A Rome, on nommait notre indispensable : &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note6&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;i&gt;Vasculum sputis excipiendis[6]&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;&lt;/font&gt;&lt;/a&gt;. - Il serait curieux de faire passer le crachoir à travers les âges, mais ceci nous entraînerait bien loin ; je ne chercherai donc pas à vous dire si Violet-le-Duc s'arrête à cet article dans son Dictionnaire raisonné du mobilier français, c'est un point qui ne nous intéresse guère ; mais ce qui pourrait le faire davantage, et si je ne craignais de vous blesser, c'est la singulière expression que des &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note7&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;néologues[7]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt;, à la sauce verte, ont mise en circulation dans un milieu marécageux.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Voyons cette expression, Monsieur ?&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - J'y consens. Lorsque dans votre salon, Madame, un jour de réception, un aimable causeur, appuyé au chambranle de votre cheminée, tient l'assemblée sous le charme de sa parole, vous pensez que c'est un beau parleur, qu'il est doué d'une grande facilité d'élocution. Mais, croyez-moi, vous exprimez mal votre pensée ; un professeur d'argots comparés vous apprendra en une leçon à enrichir notre pauvre langue française, il vous fera saisir les nuances : «&amp;nbsp;Ce Monsieur ne parle pas bien, dira-t-il, ce n'est pas cela précisément, mon opinion est qu'il tient bien le Crachoir.&amp;nbsp;»&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Tenir honnêtement le crachoir, c'est là le grand art, le suprême de la vie. A la Chambre, au Barreau, dans les Cercles, à l'Académie aussi bien qu'au Théâtre, tenir le crachoir est le hic, l'obstacle à vaincre ; aujourd'hui tout est là ; heureux et bien aimé de Dieu celui qui peut tenir crânement le crachoir ! les peuples s'inclineront devant lui, les femmes capituleront à sa voix, les feuilles publiques retentiront de son nom, rien ne s'opposera à sa plus éclatante renommée. Ah ! Madame, si jamais, par un hasard que je n'ose espérer, si quelque jour &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note8&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;Lucine[8]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt; travaillait ces contours, si vous rêviez à l'avenir d'un nouveau vous-même, priez les bonnes fées qui présideront à sa naissance de lui donner ce don précieux, cette faculté qui mène à tout, faites en sorte qu'il tienne bien le crachoir.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Un peu moins d'esprit, Monsieur, et arrivons au fait.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Je vous ferai observer, Madame, que j'ai horreur de l'esprit et que je m'en préserve le plus possible ; l'esprit est devenu si rare depuis qu'il est si commun, il y a tant de contrefaçons et on exige si peu la signature que faire de l'esprit est une banalité dont je vous serai obligé de ne pas me croire coupable. Je consens à en mettre dans mes doigts, si vous me faites la faveur de les connecter avec les vôtres, mais je laisse à mon langage sa liberté d'allure, un bon petit trot calme, avec l'étape d'un baiser à ma discrétion.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Usez un peu de l'étrier, je double les étapes.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Au galop, donc, - m'y voici. - Je brûle les bourgades et j'arrive au fait, cette grande capitale du Royaume de l'historiette.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; En Suisse, les crachoirs ont un aspect tout particulier, ils sont munis d'une longue tige de fer ou d'osier qui les rend transportables assez facilement ; il n'y manque que des roulettes, et ce petit vice de construction me fit commettre la plus étrange maladresse qui soit permise à un homme de bon ton.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Je me trouvais alors à Lucerne, - si vous le voulez bien, - dans un de ces hôtels merveilleux que le Suisse, hospitalier à bon escient, fait bâtir aux frais de ses hôtes. - C'était au sortir de table, le soir, sur les sept heures. - Je suis moins long qu'un huissier dans ma procédure et je compte avoir fait une étape ; payez au porteur, Madame ; je continue. - Les dîneurs passaient au salon dans un vaste hall honnêtement décoré, qui, par un spacieux balcon circulaire, dominait le golfe du Lac des Quatre-Cantons.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Imaginez un soir d'été superbe, une lourde soirée d'après-dînée ; le crépuscule guettait son entrée en scène, car deriière les hautes montagnes le soleil bien lentement et comme à regret s'en allait se coucher ; les derniers feux du jours teignaient d'une nuance presque vineuse quelques gros nuages qui s'avançaient pesamment sur l'azur pâli du ciel, assez semblables à des bons moines cheminants pourtraicturés par Rabelais. Le lac, les montagnes, les arbres même avaient des reflets de pourpre violacée et la nature entière me semblait en état d'ébriété. C'était, à vrai dire, un peu mon cas, chère Madame ; certaines bouteilles de vin du Rhin avaient vidé dans mon verre le contenu diamanté de leur sveltesse, et pour avoir violé ces aimables fioles je me trouvais plongé dans une suave délectabilité. Quelle situation charmante ! J'étais presque incogitant, et, bien à l'aise, renversé dans un fauteuil-berceuse, je jouissais de la plénitude de cette digestion alcoolique qui laissait joyeusement tituber ma raison. Par ma foi ! je riais dans ma solitude, j'étais ravi par moi-même, j'assistais au saccage de mon esprit par mes esprits ; mes pensées avinées trébuchaient, se heurtaient, dans la taverne de ma cervelle où elles s'étaient attablées, et dans cette orgie de conceptions, d'aperçus baroques, mes idées se querellaient, trinquaient avec fracas, se renversaient, se roulaient et produisaient un tel ensemble de choses sans queue ni tête que ma gaieté ronflait comme un poêle au-dedans de mon être.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Devant moi, j'entrevoyais indisctinctement, au milieu des rires, des causeries et d'un perpétuel va-et-vient, des Anglais fumant, des Anglaises se gargarisant d'yes et de blondes petites fillettes qui feuilletaient des albums avec un air de candeur exquise. Debout, près d'un guéridon, une jeune femme me regardait de façon vague, dans une pose accablée et langoureuse. Il y avait en elle je ne sais quel attrait puissant qui harponnait mes désirs ; grande, forte, les hanches larges et bien situées, la poitrine fière de sa proéminence, cette femme rêvait dans le contraste de sa puissante nonchalance. Sur un cou superbe, blanc, sculptural, gonflé de vitalité, sa tête fine et délicate reposait. Elle était rousse, mais rousse comme les courtisanes du &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note9&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;Titien[9]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt;, rousse comme des fougères brûlées par le soleil, d'un adorable roux fauve, d'un roux qui rend satyre. Dans l'ovale gracieux de son visage ses yeux rayonnaient d'une étrange manière. Ce n'était pas des yeux noirs, verts ou bleus, c'était des yeux pers, comme on les nommait jadis, des yeux pers brillants comme des &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note10&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;pyropes[10]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt;. J'étais affolé d'elle, et, sous une influence fascinatrice, je me levai, je marchai comme on marche dans les songes, comme doivent marcher les spectres, je glissai dans sa direction, avec l'idée indéfinie de me perdre en sa beauté, de m'anéantir dans ses charmes.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Et le crachoir, Monsieur ?&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Vous accentuez cela, Madame, comme le fameux : Et Tartuffe ? mais chut !... Nous y voici.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Soit ivresse d'amour, soit griserie de vin, je ne vis&amp;nbsp; pas sur mon chemin un maudit crachoir, muni de sa tige, ridiculement placé devant elle comme une cigogne empaillée ; je donnai contre ce sot ustensile qui tomba si mal à propos qu'il s'en vint inonder de son contenu visqueux la traîne d'une jupe en poult de soie que portait mon adorée.&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Fi, le maladroit !&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Bien maladroit en effet ; hélas ! j'aurais voulu m'affaisser sous terre et disparaître à jamais loin de ces beaux yeux qui m'accablèrent d'un regard foudroyant ou la colère se mêlait au mépris, cependant le sentiment de ma dignité me cloua sur place et reprenant toute mon assurance, d'une voix que la sincérité de mon émotion rendait presque passionnée :&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - «&amp;nbsp;Ah ! Madame, m'écriai-je, j'aurais pu prétendre, dans mon délire, vous infliger toutes les souillures, mais celle que je vous fais supporter est bien involontaire ; me sera-t-il jamais permis de l'effacer par mon sang, ma bourse ou mon amour le plus brûlant?&amp;nbsp;»&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; C'était insolemment Régence ; elle ne répondit rien et, ramassant de colère la traîne maculée de sa robe, elle me toisa avec un sourire curieux et presque cynique.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Aussi confus qu'un renard qu'une poule aurait pris, j'étais allé me remettre à ma sieste dans mon fauteuil-berceuse et j'essayai d'endormir ma honte dans la fumée de cigarettes que je puisais fiévreusement une à une dans un étui de papier rose à la marque de la régie française. Déjà les influences de la nicotiane se faisaient sentir, ma tête roulait sur mes épaules et j'inondais un crachoir de ma rancune et de mon mépris, lorsqu'une petite main blanche, potelée, semée de fossettes, me caressa en se posant sur mon col près de la nuque. J'eus un singulier frémissement, un brusque mouvement d'homme qu'on éveille en même temps qu'un électrique frisson courait comme une couleuvre le long de mon épine dorsale. - C'était mon idole, courbée vers moi, le sourire sensuel aux lèvres, le bras placé en avant :&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - «&amp;nbsp;Ne sont-ce pas des cigarettes de France que vous fumez, Monsieur ? me dit-elle.&amp;nbsp;»&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - «&amp;nbsp;En effet, Madame, Caporal supérieur. Seriez-vous fumeuse, par hasard ?&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - «&amp;nbsp;Pas par hasard, Monsieur, mais bien par habitude et si j'osais...&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; -&amp;nbsp;«&amp;nbsp;Mais, Madame, fis-je avec la banalité la plus bourgeoise, usez et abusez, je vous prie, de mes modestes provisions ; cependant, ajoutai-je en présentant mon porte-cigarettes, si je vous faisais non pas une condition, cela serait indigne de vous, mais une prière, bien pressante, daigneriez-vous y accéder ?&amp;nbsp;»&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - «&amp;nbsp;Peut-être, dit-elle, si je crois vous comprendre ; j'accepte l'offre et retarde la réponse, attendez-moi ici, de grâce. Je reviens de suite ;&amp;nbsp;» &amp;nbsp;- puis, avec un chuchotement merveilleux : «&amp;nbsp;J'ai un mari qui ne fume pas.&amp;nbsp;»&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Elle traversa vivement le salon et je l'aperçus tapant avec familiarité sur l'épaule d'un gentleman qui paraissait enfoui dans la lecture du Times. O moeurs incroyables ! Je devinai le mari. C'était une manière d'Hercule adipeux, le front chauve, les yeux ternes sous des paupières lourdes, le nez &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note11&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;camard[11]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt;, les lèvres tombantes et, sur tout cela, le teint fade et exsangue d'un foie gras. Il était vêtu d'une sorte de veston en drap gris rayé et je vis de grosses bagues étinceler à ses doigts. Il échangea paresseusement quelques paroles avec sa femme, regarda sa montre, fit un signe d'assentiment, mit son chapeau, prit une canne, et cette machine épaisse s'ébranla et sortit, faisant trembler le parquet sous la triple semelle de ses bottes carrées. - Penchée sur le balcon, l'adorable créature regarda s'éloigner et se perdre dans le lointain cet homme atteint d&lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note12&quot;&gt;'&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;&lt;b&gt;éléphantiasis[12]&lt;/b&gt;&lt;/font&gt;&lt;/a&gt; et revenant à moi, toute joyeuse et coquette, montrant dans la satisfaction de son rire l'émail humide de ses dents superbes :&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - «&amp;nbsp;Et cette cigarette, Monsieur ?&amp;nbsp;» dit-elle.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - «&amp;nbsp;Quoi ! Ici, dans ce salon, me pris-je à répondre, oseriez-vous ?&amp;nbsp;» - Puis, plus bas : «&amp;nbsp;Ma chambre est bien petite ; la vôtre, ... il n'y faut point songer. Pourquoi ne sortirions-nous pas, au hasard ? Nous nous laisserions emporter au courant sympathique qui nous entraîne ; côte à côte, nous irions à pas lents dans la nuit tiède, nous pourrions allumer notre cigarette au &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note12&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;brandon[13]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt; du Dieu Cythère, oh ! de grâce, je vous en prie...&amp;nbsp;»&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - «&amp;nbsp;Vous le voulez, fit-elle simplement, allons, mon maître, précédez-moi, je vous suis.&amp;nbsp;»&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Elle prit un manteau, un fichu-mantille et vint me rejoindre à l'angle de notre &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note14&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;caravansérail[14]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt; ou je l'attendais, terrifié de ma propre audace, l'âme en feu, le corps brûlant.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Cela vous paraît bien invraisemblable n'est-il pas vrai, ma belle interlocutrice ? Vous souriez d'un air railleur et vous doutez de ma sincérité. Les faits se racontent et ne s'expliquent pas ; la rêverie n'a été créée par Dieu que pour donner à l'homme le plaisir de paraphraser l'étrange. Or, en cette affaire, je n'étais que le bras du destin ; dans ma philosophie stoïcienne, je pensais qu'il y a des femmes qui se donnent comme il y a des fruits qui tombent et que , au paradis d'amour, ne pas croquer la pomme c'est faire tort à la nature elle-même. - Ne criez pas au scandale. Une femme se livre, se donne toute dans un regard ; on doit enfourcher et brider de suite le caprice pour ne pas lui donner le temps de bouder ; il faut galoper&amp;nbsp; aussitôt sur la grande route, arriver au but à franc étrier, ne pas farder le sentiment ni butiner dans les sentiers fleuris où le fantôme du remords se dresse avant la faute. Croyez bien que c'est une vérité et non pas une vaine théorie. Comme l'estomac, l'amour a ses fringales ; conter fleurette dans ce cas, c'est&amp;nbsp; prendre un apéritif inutile et ridicule, et, heureuseument pour notre génération, le temps n'est plus où un amant maupiteux crevait de faim, de sentimentalisme et d'imbécillité dans la mièvrerie de ses désirs. &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Continuez donc, Monsieur la fat.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Y a-t-il de la fatuité, Madame, à sabler une bouteille de champagne dont le bouchon vous saute au nez? Rétablissons le texte ; étrange ou non, c'est là mon histoire . Mon exquise rousseaude se donnait à moi à propos de... crachoir, elle se livrait parce qu'elle était femme; un crachoir renversé, un coeur de gagné, c'est absurde et cependant c'est réel.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Nous cheminâmes longuement, appuyés l'un sur l'autre, sans nous inquiéter du chemin suivi ou des aveux faits et reçus ; la nuit était noire et sans étoiles ; la lune devait gravir à l'horizon derrière les nuages amoncelés, et dans le silence de cette soirée mystérieuse nous n'entendions que la douce sérénade de nos baisers. Elle évita de me parler de son mari ; je lui en sus gré, - c'eut été évoquer la pensée d'une fleur maculée par un porc. - Elle me conta sa vie avec simplicité, mit habilement en relief les exigences de son caractère impérieux, de ses fantaisies soudaines et me fit la confidence qu'elle n'avait aimé qu'une fois, un amour court et tragique dont le dénoûment avait été sanglant. Comme j'insistais pour approfondir ce drame, je la sentis trembler et fléchir à mon bras ; son coeur, sous sa mamelle gauche, battit la charge d'un souvenir affreux, et une larme brûlante vint tomber sur ma main.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Nous nous trouvions alors dans un lieu isolé, quelques taches blanches trouaient l'obscurité ; je pensai à un chantier de pierres de taille et, étendant mon manteau sur une sorte de dalle qui s'offrait à nous, je la priai de s'assoir et je me mis près d'elle. Un vent léger balançait des arbres au-dessus de nos têtes ; le grillon chantait ; au loin chantaient aussi les grenouilles, c'était une mélopée triste qui nous gagnait le coeur ; les plantes, à la fraîcheur du soir, distillaient des odeurs capiteuses et le vague nous berçait mollement. Le lui pris les mains, elle s'abandonna à moi, comme pour s'enlever à elle-même, à ses sombres pensers, puis, dans la bataille acharnée de nos caresses, mon amour demeura vainqueur...&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Mes lèvres en ivresse chuchotaient encore le &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note15&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;i&gt;Te Deum[15]&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;&lt;/font&gt;&lt;/a&gt; de la reconnaissance, je tenais toujours entre mes mains, moites de jouissance, cette tête merveilleuse dont la lourde torsade de cheveux roux s'était défaite et balayait la dalle de pierre, nos âmes n'étaient pas entièrement revenues à elles, lorsque, spectacle unique, la lune, déchirant les nuages, vint éclairer la scène.&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Je tremble et pâlis, ici même à vos pieds, Madame, en songeant à cet instant funeste. Le champ où nous nous trouvions était un champ de repos, le chantier de pierres n'était qu'un cimetière, l'autel de mon bonheur... une tombe ; la chevelure bronzée de ma bien-aimée s'étendait sur un ci-gît gravé en noir &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Un cri strident, épouvantable, si peu humain, de terreur, qu'il me poursuivra toujours, un cri long, douloureux comme un râle sortit de la poitrine de ma lionne terrassée. Elle se dressa, droite comme une statue qu'on relève, la figure convulsée, les yeux saillants, presque sortis de l'orbite, les lèvres épeurées tandis que ses bras élevés se crispaient et fouettaient l'air au-dessus de sa tête.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Il y avait en elle plus qu'une frayeur soudaine et passagère, bien plausible en une telle circonstance ; je sentais une affliction profonde qui lui ravageait le coeur. Elle sanglotait silencieusement maintenant, non pas comme ces femmes dont parle &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note16&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;&lt;b&gt;Saint-Evremont[16]&lt;/b&gt;&lt;/font&gt;&lt;/a&gt;, qui ne pleurent les morts que pour attendrir les vivants ; la blessure qu'elle venait de recevoir était profonde ; à genoux, prosternée la tête dans les mains, les cheveux crespelant sur les épaules, je voyais sa gorge soulevée par des spasmes déchirants ; ce n'était point la Matrone d&lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note17&quot;&gt;'&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;Ephèse[17]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt;, c'était la Douleur, la grande Douleur elle-même, qui puise en soi un océan de larmes amères pour en abreuver ses yeux. La pauvre charmante se laissait fondre dans ce désespoir morne et mystérieux comme si le sépulcre sur lequel elle s'était livrée eût contenu les mânes d'un amant adoré auquel elle aurait juré fidélité par delà la mort.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Je m'approchai pour lui parler, la calmer, la rassurer ; je lui murmurai tendrement aux oreilles des paroles d'amour, je l'exhortai à revenir à elle et à moi, mais elle s'était barricadée dans sa tristesse et semblait trop fervente dans ses propres prières pour ne pas être sourde aux miennes. Elle me repoussa avec un sourire à la fois doux et implacable au travers de ses sanglots ; son geste n'avait rien de brutal, il était chargé de pardon, mais aussi d'une volonté de silence si forte, si impérieuse que je vis à n'en plus douter que cette tombe où nous nous étions aimés s'éleverait désormais pour toujours comme un remords entre son âme et la mienne.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Eh quoi ! ma chère sultane favorite, ô belle &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note18&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;Dinazarde[18]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt;, vous ne souriez plus ; votre main devient froide et se retire de la mienne, vous pâlissez presque ; n'allez pas, au moins, vous trouver mal, il me faudrait dégrafer ce corsage, mettre en liberté deux tourterelles qui vivent au même nid, et qui sait, ma petite Reine, si la vue de tels trésors ne mettrait pas le conteur à la retraite pour placer l'amoureux en activité. &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Fi donc, de telles idées ! Votre histoire est si vilaine ! Moi qui vous accordais tant de confiance !&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - N'ai-je pas été jusqu'ici aussi chaste que &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note19&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;Fénelon[19]&lt;/font&gt;&lt;/b&gt;&lt;/a&gt;, moins la beauté d'un style à la hauteur duquel je ne prétends point m'élever.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Mais vos doigts, Monsieur, vos terribles doigts, au passage du chantier de pierres, m'ont tenu des discours... J'en rougis encore...&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Ne fallait-il pas, ma trop pudique amie, accentuer une situation que mon langage ne gazait qu'à regret.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Je pardonne en faveur de la conclusion.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Ce serait taxer bien au rabais votre curiosité et ne pas priser très haut mes honoraires de conteur, ajoutez une discrétion...&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - C'est me mettre, à proprement parler, le pistolet sous la gorge.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Peut-être bien.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Allez donc, monsieur le Sacripant ; je me vengerai un jour ou l'autre. Allez et surtout, tenez bien le crachoir - l'horrible expression que vous m'avez apprise là ! en un mot concluez vite et concluez bien.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Armez-vous de courage, mignonne impatiente, c'est la dernière étape. On dit vulgairement en parlant d'un cheval qui dévore l'espace en arrivant à son gîte qu'il sent l'écurie. J'ai sans doute d'aussi bonnes raisons qu'un vulgaire coursier pour mener vivement la fin de mon récit ; je conclus donc.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Les douzes coups de minuit sonnèrent comme un glas funèbre dans la vespérale torpeur. Ma grande affligée éprouva le sentiment de la réalité. Je perçus comme un froid entre ses deux épaules ; elle frissonna et me fît signe qu'elle désirait reprendre le chemin déjà suivi. Nous revinmes lentement, elle, Madeleine par les pleurs et la beauté, moi, rêveur, philosophant sur l'étrangeté de mon aventure et plein de gratitude pour cette pierrette le lune qui ne s'est montrée qu'au moment opportun et qui nous suivait dans notre retraite avec son large rictus funambulesque. Je tentai, mais en vain, de renouer un lien si prématurément brisé ; mes paroles les plus chaudes, les plus émues, les plus vibrantes de sincérité allaient se briser contre cette douleur d'&lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note20&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;/a&gt;&lt;b&gt;&lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note20&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;airain[20]&lt;/font&gt;&lt;/a&gt;&lt;/b&gt; ; elle marchait droite, les yeux fixés devant elle, le visage inondé de larmes que la lueur lunaire cristallisait ; si je m'approchais, son bras comme un glaive d'acier me tenait au large ; ce n'était plus ma maîtresse du soir, mais une sinistre statue du Silence, une &lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note21&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;/a&gt;&lt;i&gt;&lt;b&gt;&lt;a href=&quot;http://bricabracdelamour.hautetfort.com/archive/2008/03/10/notes-du-crachoir.html#note21&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;font color=&quot;#688C97&quot;&gt;Mater dolorosa[21]&lt;/font&gt;&lt;/a&gt;&lt;/b&gt;&lt;/i&gt; coulée en bronze pâle que les furies vengeresses du remords paraissaient animer et fouetter à mes côtés. - Nous arrivâmes enfin ; ses pensées devaient rester encloitrées dans un mystérieux monastère de pénitence. Comme elle atteignait le péristyle de l'hôtel, elle s'élança, gravit vivement et sans se retourner le grand escalier de marbre et disparut à mes yeux. Au salon, on faisait encore de la musique, on dansait même, une sauterie cosmopolite&amp;nbsp; roide et guindée. Dans un coin, sur le même fauteuil-berceuse que j'occupais auparavant, le mari de mon infortunée, ce Sganarelle en baudruche, sommeillait placidement ; - quel contraste !&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Je dormis mal cette nuit-là ; je me jetai tout habillé sur mon lit et je fumai longtemps ces mêmes cigarettes qui l'avaient séduite. Je n'en étais plus amoureux, j'en étais intrigué. Je comprends très bien qu'en voyage il faut savoir aimer sur le pouce comme dîner au buffet ; on aligne des adresses sur un agenda, on jure de se revoir, mais on n'en pense pas un traître mot, et ces fantaisies, ces caprices qui passent comme la fumée d'une locomotive, ont juste le temps d'émotionner à fleur de peau, de chatouiller la suffisance sans placer le coeur dans un sot étau qui le brise. En voyage a dit je ne sais quel philosophe, les maîtresses sont comme l'ombre du cadran solaire, elles s'évanouissent avec le soleil. Je cherchais néanmoins à me retrouver dans ce labyrinthe de douleur que j'avais eue en spectacle, mais je ne pus y parvenir.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Le lendemain matin, à l'heure du thé, je descendis dans la salle commune de restauration, tout curieux de dévisager ma fauve promeneuse de la veille ; je ne la vis pas, j'attendis midi. - Personne encore. - Alors inquiet, presque triste, je m'adressai au portier, à cet homme de distinction des hôtels de la Suisse :&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; «&amp;nbsp;Cette dame dont vous parlez, Monsieur, me dit-il, est partie ce matin à six heures, son mari l'accompagnait ; elle était en grand deuil et pleurait à faire mal.&amp;nbsp;»&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; Ces mots mettaient fin à mon aventure, ma charmante amie, de même qu'ils terminent bêtement mon historiette. Je dois ajouter cependant qu'avant de quitter Lucerne je revis mon crachoir, tout souillé de taches de sang ; - une hémorragie nasale, penserez-vous, - c'est possible ; mais comme j'avais mes&lt;br /&gt; raisons pour croire au fantastique, comme j'y crois fermement encore, je fis une folie d'Anglais, j'achetai le crachoir avec ses taches de sang. - Il figure dans mon musée des antiques, et je vus jure qu'il est ensorcelé et qu'il ensorcèle de la plus étrange façon.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Comment cela ?&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Venez le voir en me faisant visite.&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Mais que fait-il, enfin ?&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Que fait-il ? C'est mal aisé à raconter ; prêtez-moi votre oreille, ja vais vous le dire bien timidement à voix basse.....&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Ah ! Monsieur ! C'est affreux ce que vous osez me dire !&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Ne viendrez-vous pas vous faire ensorceler par mon crachoir?&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Jamais !&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Vous me devez une discrétion.&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Eh bien ?&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; &amp;nbsp;&lt;br /&gt; &amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp;&amp;nbsp; - Vous y viendrez.&lt;/p&gt; 
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