La femme qui saute
LA FEMME QUI SAUTE
Vana est sine viribus ira.
VOICI comment, sur mes instances, mon ami Gérard me conta brièvement, ces jours derniers, la terrible aventure qui suit :
Tu as bien connu, n'est-il pas vrai, le capitaine Beauvisage, ce médaillé de Sainte-Hélène, grand, maigre, dont la figure couturée, balafrée comme celle de Guise[1] , rappelait assez exactement la physionomie de ce héros des Contes Drôlatiques qui avait moult roulé en Palestine ? C'était un rude homme, bruni au feu, un guerrier d'un autre âge, qui n'avait pas laissé à la vieillesse le triste soin de démeubler sa mâchoire, car, si je ne me trompe, durant la guerre d'Espagne, le capitaine, alors simple sergent, n'ayant plus de balles pour charger sa carabine, par un mouvement de sublime héroïsme que notre époque taxerait de folie, s'arracha simplement les molaires, une à une, pour en frapper les ennemis. Beauvisage avait bien cinquante ans lorsqu'il crut devoir se marier ; il ne fut pas séduit, il était trop fier pour cela, il séduisit une veuve romanesque, jeune et délicieusement belle, qui aima par coup de foudre cet homme robuste et droit comme un chêne, que le tonnerre avait frappé mais jamais abattu. Je ne m'arrêtais pas à te parler des premiers beaux jours de ce couple curieux, que le tout Paris mondain put apercevoir en loge grillée au théâtre, aussi bien qu'en landau au bois, mais je puis t'assurer qu'il n'était aucunement ridicule : lui, ce colosse, noir comme le diable, avait encore fort bel air en tortillant sa large moustache qui dissimulait la cavité de sa bouche ; elle, rose comme une fleur de pêché, délicate comme une figure de Reynolds[2] et souple comme le saule, avait toutes les grâces de la nonchalance en s'appuyant au bars d'acier de son martial d'époux.
Cette fraîcheur du bonheur dura dix ans ; si c'est un long bail aux yeux d'un philosophe logiquement sceptique, c'est une éternité pour une femme qui approche de la trentaine et qui veut profiter des derniers rayons de sa jeunesse pour mordre au fruit défendu et goûter d'une adolescence virile. La passion de Madame la capitaine s'éteignit donc lentement ; - le feu est fait pour se consumer, et l'amour qui n'est qu'un feu demande à être tisonner sans cesse pour ne pas subitement tomber en cendres.
Beauvisage tisonna-t-il ? Je n'en sais rien ; ce qui me donnerait à penser le contraire c'est qu'on devinait en lui un homme d'attaque et qu'il n'aimait pas la garnison ; or, après avoir attaqué maintes et maintes fois une citadelle, il faut bien l'occuper et y établir garnison. – Le mariage c'est la garnison de l'amour, si la galanterie en est la petite guerre, le capitaine devint plus rassis, sa femme se montra moins ardente. De côté et d'autre on commença à craindre la tete-à-tête ; Madame se révéla maîtresse de maison, Monsieur découvrit un cercle militaire où il ouvait parler du bon vieux temps, raconter ses campagnes et intéresser de nouveau, discuter les intérêts de l'armée et faire sa partie de whist[3]. L'officier en retraite allait peu à peu se faire enregistrer sur le livre du monde comme mari retraité.
Je te narre succinctement les faits, poursuivit mon ami Gérard, je te pourrais bâtir un roman, mais ce serait du temps et des paroles mal employés. Je procède donc par syllogisme et, après t'avoir exposé la première partie, je vais t'apprendre brutalement, ce qui ne t'étonnera pas ( en temps que seconde proposition ), que Madame Beauvisage prit un amant de vingt-cinq ans, une manière de pianiste aux longs cheveux, aussi sentimental qu'une romance en mineure, aussi bête qu'un piano sans queue, aussi ennuyeux qu'une gamme sans fin. La capitaine mit la pédale forte sur ce coeur vibrant et passionné.
Le pianiste Marius, c'était son nom, se mit au diapason, fit entendre à son infante des déclarations brûlantes, plus nuancées qu'une sonate langoureuse, il commença un solo qui se fondit en accord parfait, on musiqua l'amour ; c'est en musique qu'on s'adora, et, dans ce concert adultérin, on passa vivement de la pointe d'orgue au nocturne, de l'accolade à la sérénade, du morceau d'étude à l'improvisation la plus effrénée dans l'affinité des sons.
Ce fut une longue gamme de plaisirs sans autres dissonances que la crainte que nos amants exécutèrent à l'unisson et avec fioritures sur ce clavier d'amour. Dès le début on fut timide, on sut éviter la basse profonde et terrible du mari, on se chuchota mezza voce[4] les douceurs de l'amoroso[5], on dissimula à ravir en sourdine ; tout allait pour le mieux, mais en musique comme en tout autre chose il n'y a rien de plus audacieux, de plus inconséquent que les timides, ils bravent la prudence et violent volontiers sa fille, la sécurité.
Marius et sa complice, tout d'abord tremblants, se familiarisèrent avec la crainte et crurent pouvoir secouer son joug ; on joua des barcarolles[6] et des ballades à la lune, c'était maladroit et imprudent, mais le pianiste qui devait périr par ce qu'il n'avait pas inventé, montrant qu'il n'était pas castrat, se prit à donner vaniteusement l'ut de poitrine de son amour à la face du ciel et mit soudain l'Univers dans sa confidence.
Le capitaine Beauvisage ne tarda pas à voir clair sur la partition de sa femme ; ce n'était pas un homme à faire du scandale. Il était un soldat d'action dont jamais la parole ne servait la colère ; s'il jura, ce fut entre cuir et chair ; il n'y parut pas et ne souffla mot.
Le bruit public avait éveillé ses soupçons, il se remit dans son ménage à l'affût de la réalité. Il n'y avait en lui rien qui révélât un mari jaloux, il ne pouvait y avoir qu'un époux offensé, car il ne regardait pas l'amour par ses petits côtés, ses mesquineries et ses ridicules ; il n'avait que le culte de son honneur altier et intègre et la pensée seule que son honorabilité pût être atteinte dans sa femme ou plutôt dans son nom de faisait cambrer avec une majesté superbe.
Au milieu de sa vie aventureuse, Beauvisage avait souvent campé et décampé dans le pays de la passion. Il avait eu des maîtresses et, par conséquent, avait été trompé. Lorsque ces petits inconvénients lui étaient arrivés, il en avait ri en haussant les épaules s'il se trouvait alors de belle humeur, ou bien dans le cas contraire il avait tué, en les sabrant impitoyablement, ses rivaux avec la désinvolture d'un buveur qui massacre les mouches tombées dans son vin.
Dans la légitimité de son association, avec le despotisme d'un lion il considérait une perfidie féminine comme la plus déloyale flétrissure qu'un homme pût subir. En se mariant, il avait froidement calculé que son héroïsme passé ne le mettait pas à l'abri des lâchetés du mariage et qu'il pourrait porter des cornes, lui qui n'avait jamais souffert l'ombre d'une insulte ou d'une allusion. C'était un sage que le capitaine, car, si en montant à bord de la frégate Hyménée il avait songé aux avaries, aux tempêtes, aux grains et aux vents debout, il s'était mis en mesure de cacher dans les soutes les projets les mieux établis pour purger sa vindicative fierté.
Après dix ans de bonheur, il avait radoubé[7] son amour avec l’estime et il estimait sa femme presque autant qu’il l’avait aimée ; aussi, lorsqu’il vit chanceler cette estime sous le poids de ses soupçons, il éprouva en pleine poitrine comme la commotion d’une balle explosible qui se crevait en fiel au dedans de lui-même. Il répugnait à sa droiture militaire de surveiller son épouse, de se faire l’espion de son honneur, de guetter la vie de sa vie, et, lui qui n’avait jamais tremblé devant l’ennemi, il frémissait devant l’inconnu. Lorsqu’il eût acquis l’assurance de son désastre, qu’il eût compris dans toute sa hideur cette remarquable pensée de Chamfort : « L’adultère est une faillite, à cette différence que c’est celui à qui l’on fait banqueroute qui est déshonoré », il se contint et arma sa vengeance, l’organisa, la mûrit comme un plan de bataille avec un raffinement de conscience qu’attisait sa douleur.
Les deux amoureux criminels se donnaient rendez-vous à la campagne, dans une de ces petites maisonnettes à un étage, qu’on nomme familièrement un vide-bouteilles[8], dans une situation d’opéra-comique, au milieu d’un petit bois désert.
Elle arrivait toujours haletante, épanouie par le bonheur attendu, inquiète comme si on l’eût poursuivie et cependant rieuse et folle dans la joie de son escapade ; lui, l’accompagnateur, il attendait fiévreusement son adorable prima-dona[9] et lorsqu’ils se trouvaient réunis dans l’immense félicité de Roméo et de Juliette, ils oubliaient tout, même le fantôme balafré du mari.
Depuis six mois, l’amour habitait cette chaumière avec eux. Ils y passaient des après-midi, quelquefois des soirées, c’était un petit nid capitonné d’adorations et de voluptés, éloigné des voies ferrées, presque aux faubourgs de la ville et cependant isolé comme une oasis mystérieuse. Quand ils franchissaient le seuil de cette demeure, ils laissaient l’ennui, les inquiétudes, voire en plus le sentiment de la réalité à la porte. Marius, ce virtuose de talent, orchestrait les entr’actes du plaisir avec une langueur, une rêverie, un balancé de tête si séduisant que les entr’actes étaient courts et fréquents. Madame Beauvisage chantait ; sa jolie voix de contralto allait se briser sur les parois de la pièce trop petite pour contenir l’expression de son bonheur ; elle s’arrêtait par instants pour couvrir de baisers la tête de son amant ; on commençait bien des chansons devant le piano, mais on les finissait le plus souvent derrière les rideaux de cretonne[10] de l’alcôve.
La vigilance du capitaine découvrit cette retraite, et dès lors sa vengeance fut arrêtée, terrible et implacable. Il était de race à faire bien les choses et à ne rien épargner pour qu’elle fut complète ; il répudia l’arme blanche comme étant trop loyale, le revolver comme procédé vulgaire ; il voulut foudroyer, anéantir, selon la loi de Lynch[11] , de même qu’il avait été foudroyé, anéanti dans sa tranquillité conjugale. Il prit paisiblement ses précautions, buvant lentement ses souffrances et dégustant sa honte pour mieux affermir ses représailles ; il eut une clef de la villa d’amour, surpris une lettre de rendez-vous : c’était tout ce qu’il lui fallait. — L’expiation allait s’accomplir.
Beauvisage devança furtivement l’heure d’assignation à la maisonnette. Il y arriva un peu plus pâle que d’habitude, mais droit, ferme, puissant, résolu, dans ses soixante ans ; à peine regarda-t-il cette chambre, témoin de son déshonneur ; si une larme brilla à son œil, elle fut vivement absorbée par la chaleur de ses joues. Il vit l’alcôve, cela le ragaillardit dans sa rancune, et sans plus hésiter, il se baissa, se glissa sous le corpus delicti[12], sous ce lit qui, pour lui, était encore une offense, puis, étendu sur le dos, suffocant presque, avec son poignard il éventra la paillasse, dans un mouvement de rage aussi vif que s’il eut éventré son rival. Dans cette plaie d’étoupes[13] il enfouit près de quatre kilogrammes de poudre à canon, ficelés en paquets, et amorçant un pistolet il attendit froidement, inflexible comme le bras du Destin, aussi stoïque qu’un héros qui veut s’enterrer sous des ruines plutôt que de supporter la cuisson du déshonneur.
Les amants parurent ; le capitaine les vit s’embrasser, se caresser, se cajoler comme deux tourtereaux ; un moment, il eut pitié de cette jeunesse, lui qui n’était pas encore un barbon[14], mais lorsque un à un les habits de sa femme tombèrent, quand il sentit sous la pression de cette délicieuse créature, sous ce corps adoré, le lit osciller et crier sur sa tête, lorsque le pianiste s’y fut couché à son tour et que la matelas de plus en plus s’effondrait sur son front avec des saccades accélérées et folles, lorsqu’enfin il entendit des râles d’amour, des expressions de joie idéale, des soupirs enfiévrés de jouissances, des entrelacs de baiser, alors il fit feu sans hésiter, comme s’il eût voulu se brûler la cervelle pour ne plus voir ni entendre.
L’explosion fut effroyable, la maisonnette craqua et fut détruite à moitié, le lit sauta en l’air et retomba en pièces avec les membres noircis, carbonisés, horriblement déchiquetés des deux adultères, et, chose étonnante, les deux têtes de Marius et de sa maîtresse, détachées du tronc, semblaient soudées ensemble et avaient conservé une empreinte de volupté infinie par delà le trépas, comme si elles eussent voulu narguer la vengeance impuissante d’un mari qui, en punissant la faute, n’avait pu en effacer la cause, c’est-à-dire l’amour même.
Au milieu de ce carnage, le capitaine Beauvisage, se releva sanglant, brûlé, contusionné, le visage ravagé, marbré de plaies et d’ecchymoses, mais intact de tous ses membres. La mort avait respecté une fois de plus ce vieux et robuste guerrier qui l’avait tant de fois bravée. Le chagrin et peut-être le remords, ce supplice chinois, devaient l’assassiner lentement à coup d’épingles et lui accorder une survie de dix années.
Je me suis souvent demandé, conclut mon ami Gérard, en terminant ce récit débité à fond de train comme une charge de cavalerie, si la vengeance du capitaine n’était pas idéalement douce et délicieuse dans sa cruauté apparente. Mourir en s’adorant, dans l’ivresse des sensations intimes, mourir en pleine vitalité, ravi d’extase, dans un spasme, n’est-ce pas une destinée sublime et digne d’envie ? n’est-ce pas, comme l’a dit un ravissant poète, « emporter avec soi toutes ses illusions, s’ensevelir comme un Roi d’Orient avec ses pierreries et ses trésors, avec toute la fortune humaine ? »
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