Epitre dédicatoire

Aux honnestes dames de Paris

 

Donque la mort face hardiment sur moi
Ce qu’elle peut, j’aimeray constamment
Et vif et mort ; en vous tant seulement
Vivra mon cœur, ma puissance et ma foy.

OLIVIER DE MAGNY

 

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etites femmes de Paris, ô vous, gentes inconnues, minois souriants, frisques[1] éveillés, visages roses, duveteux comme pêches, mutins et bienheurés de jeunesse, êtres divins, exquis, cajolables et cajolés, c’est en songeant à vous que se gaudit[2] ma verve frétillarde et passionnée ; c’est pour vous que je luxuriose ma plume, que j’affine ma pensée, que je frivolise ma cervelle et que, devant votre sémillante beauté et vos charmes cythéréïques[3], je fanfare goliardement[4] vos louanges. C’est encore pour vous, mes colombelles friandes, que je galantise mon babil en expressionnant mes idées, que je chevauche mon imagination folâtre, que je néologie en contemnant les sots, ou plutôt que je puise, sur la radieuse palette tant nuancée des bons siècles anciens, ces mots brillants et chauds, ces expressions bien atournées, ces termes papillotage inventionnés pour diamanter vos grâces nonchalantes, pour coqueter[5] votre gentillesse, pour clandestiner surtout la hardiesse et la fougue de mes désirs faunesques.

      A donc, si je vous dédie ce livre, c’est avec la reconnaissance d’un cœur que vos oeillades ont tantalisé[6], avec tous les soubresauts de ce frêle organe qui ne cessera de battre pour vous, avec la mâleté et l’ivresse de mes sensations juvéniles, avec les remercîments du souvenir et du rayon visuel qui tant de fois moula vos contours.

      Lorsque vous passez dans le bourdonnement vital de la grande cité, légères et sautillantes, rieuses, folles ou sévères mais toujours adorables, petites femmes de Paris si mignardement[7] attifées, vous antidotez la mélancolie, vous savez ambroisier[8] la vie du célibataire qui vous contemple, mais vous afférocez aussi le céladonisme[9] de vos admiromanes . Votre taille amenuisée par les doigts de l’amour possède un nonchaloir[10] qui aiguillonne la volupté ; vos hanches, dans le dandinement langoureux de la démarche, ont l’infatuation de leur rotondité, et vos petites bottines, fines et cendrillonesques, hameçonnent le regard, lorsqu’elles jambayent gaîment le pavé, craintives de l’eau, affolées par la boue, braves cependant de la crânerie de leur virginité.

      L’hiver, sous les lourds ciels de cuivre, enjoliveuses des frimas, qu’avec vous nous aimons… au coin du feu, vous passez avec hastivité sur la surface blanchie de l’asphalte gelé, et , vision charmante, on vous coudoie, l’âme éblouie, tandis que vous fuyez, mains au manchon, tête haute, encachotées dans les fourrures, envoilant la diabolicité de vos yeux coquins sous le tulle ou la gaze, mais laissant entrevoir, frigéfié à peine, le cap rosé d’un nez fripon et aventureux,  qui s'éjouit des âpretés de la bise.

      Par le joli temps avrileux, alors que la nature rentre en sève et s’éveille, quand, sur les arbres, les bourgeons éclatent, tendres, pâlots, englués dans leur cuirasse, appétissants comme des petits fours à la pistache ; lorsque le soleil, dans sa morbidesse[11], a le sourire mièvre d’un convalescent, que la poussière voltige comme un souffle d’or et que Paris entier se secoue, s’étire et s’esbaubit[12] sous un azur d'aquarelle pommelé de nuages mythologiques, légers comme un duvet de cygne ; lorsqu’enfin il fait si bon de vivre sa vie, que l’homme s’imboit[13], se grise de sa virilité qui fermente, que l’âme se méliore, que l’on se délicate[14] dans la tiédeur de l’atmosphère, Petites femmes mignonnettes, vous décloîtrez vos appas, vous vous chrysalydez[15] dans la novelleté de vos sensations, vous caméléonisez vos charmes et vous procurez aux cœurs qui vous aiment, qui zéphirent à vos côtés, qui voltigent en baisottant vos courbes, les plus impétueuses liesses de l’humanité.

      Soit que vous sortiez au matin – dans la « jeunesse de la journée » disaient nos pères – vêtues à la légère, simplettes, les cheveux tordus sur la nuque, les yeux mal éveillés, la mine chiffonnée, toutes fraîches néanmoins des ablutions récentes ; soit que, sur la vesprée[16], vous cheminiez parées, jetant largement l'opulence sur vos épaules, et relevant, en élégants retroussis, des traînes royales aux frous-frous soyeux, vous avez toutes les grâces, les délicatesses, les câlineries de l'allure, et même quelquefois bien plus : la précieuse naïveté de votre piquante impudeur.

      Jolies fleurs de printemps, Femmes et Damoiselles, qui savez odorer, égayer, percer de votre beauté lucifique[17] la monotonie de notre existence, vous qui rendez le renouveau plus séduisant à la ville qu'aux champs, vous toutes, ô mes Déesses , je vous adore et vous le dis : vous avez fait de Paris la Cythère[18] des artistes, de tous ceux qui comprennent votre lumineuse séduction, vous imaginez la banalité de notre époque, vous imagez la banalité de notre époque, vous impudiquez par la sonorité de votre rire le prud'homisme[19] béat ; vous êtes les Reines du Monde, et votre seul regard, papillon de velours, lorsqu'il se pose sur nous dans le hasard des rencontres, nous turgit de je ne sais quel fatuisme[20] de jouissance qui esclave nos souvenirs.

      J'aime à me ramentevoir[21] vos mutines personnes, que mes discrets désirs de saisine[22] n'ont pu toutes surprendre, ces corps sveltes et charmants que ma folle du logis, ribon-ribaine[23], a souillés bien souvent de sa lasciveté, et pour ces joies immenses, pour ces bragueries[24] du cerveau, ces griseries de mon être hypothéquées sur vous mêmes, petites femmes de Paris, je vous dédie ce livre, je m'égoïse dans votre pensée, j'enceinture votre âme et je m'alliance à elle. Puissiez-vous, ô séductrices, m'empiéger de nouveau par vos futures oeillades, m'envelopper de sourires, me faire sans cesse frissonner de la nuque aux talons et capturer si bien mon moi que non-seulement je puisse vivre pour vous aimer mais plus souvent encore mourir en vous le prouvant !