21.03.2008
Entrée en matière


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Notes Les pulsations de l'attente
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Notes de La femme qui saute
Guise[1]
Henri 1er, dit le Balafré, né en 1550, mort à Blois en 1588, troisième duc de Guise, fils de François 1er de Guise ; animateur de la lutte contre les protestants, il est l'un des instigateurs du massacre de la Saint-Barthélemy ; chef de la ligue, il tente de profiter de la faiblesse du roi Henri III et des problèmes posés par la succession de celui-ci pour prétendre au trône ; mais Henri III l'attire dans un piège, à Blois, où il le fait assassiner. ( source : académie de Strasbourg )sassiner. ( source : académie de Strasbourg )
Reynolds[2]
Sir Joshua Reynolds (1723-1792) , peintre anglais, il est l'un des plus grands portraitiste de son époque.
Whist[3]
Jeu de cartes, ancêtre du bridge.
Mezza Voce[4]
Expression italienne signifiant à mi-voix.
Amoroso[5]
Sorte de chanson particulière aux gens du peule et surtout aux gondoliers de Venise.
Barcarolle[6]
Vient de l'italien, terme de musique indiquent uen expression tendre et gracieuse et un mouvement un peu lent.
Radouber[7]
Réparer, raccommoder.
Vide-bouteilles[8]
Petite maison de plaisance, abri de jardin, où l'on peut se reposer et se désaltérer.
Prima-donna[9]
Expression italienne désignant, dans un opéra, la première et principale cantatrice.
Cretonne[10]
Toile blanche, très forte.
La loi de Lynch[11]
William Lynch (1736-1796), juge de paix de Virginie, ayant décidé de réformer la justice de sa région, instaura des procès expéditifs menant parfois jusqu’à l’exécution sommaire de défenseurs de la couronne britanique. Cette façon de faire « respecter » la loi, donna naissance au terme lyncher, qui signifie exécuter sommairement et sans forme de justice.
Corpus delicti[12]
Expression latine signifiant le corps du délit.
Étoupe[13]
Résidu grossier de fibres textiles obtenu lors du traitement de la filasse, en particulier de chanvre ou de lin et utilisé pour le bourrage.
Barbon[14]
Vieillard, vieux beau ; se dit également d’un être trop grave, trop sérieux pour son âge.
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20.03.2008
Notes de l'éroto-bibliomane
Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.[1]
Non seulement ils trouvent du charme là où c’est souillé, mais ils s’y plaisent.
Sénèque[2] ( 4 avt JC-65 ap JC )
Philosophe de l'école stoïcienne, dramaturge et homme d'état romain.
Garvani[3] Gavarni Paul (1804-1866)
Il s'agit d'une erreur de l'auteur. Paul Gavarni est un dessinateur et aquarelliste français, il collabora à La Mode. Ses dessins ont une image d'un être moqueur, parfois amer, de la société parisienne.
Marquis de Carabas[4]
Nom imaginaire d’un des personnages du conte Le Chat Botté de Charles Perrault paru en 1697.
Chevalier Kerhany[5] Fréderick Hankey (1823-1883)
Il est fort possible que ce personnage soit inspiré de Fréderick Hankey. Collectionneur de livres érotiques, obsédé par Sade, il s'adonnait à des jeux dont les accessoires et les récits étaient plus que suggestifs. Les Goncourt lors de leur rencontre avec cet étrange bibliophile avaient été horrifié par sa légendaire collection des "plus beaux échantillons de l'obscénité ».
Misanthropique[6]
Haine du genre humain.
Baudoin Pierre Antoine[7] ( 17ème siècle )
Dessinateur, élève et gendre de Boucher. Ses gouaches et ses dessins, en particulier des scènes libertines ont fait sa renommé et ont fait couler beaucoup d'encre.
Dodelinant[8]
Se balancer légèrement.
Gardiena[9]
Plante à fleurs originaire des régions tropicales.
Gungl's[10] ???
Boccherini Luigi[11] ( 1743-1805 )
Violoncelliste et compositeur italien, connu pour sa musique de chambre et ses quintettes à cordes.
Reicha Antoine Joseph[12] ( 1770-1836 )
Compositeur français d'origine tchèque, théoricien et professeur de musique. Il apprend le violon et la flute avec son oncle Joseph Reicha, lui même compositeur. Reconnu pour sa musique de chambre pour instruments à vent.
Epinette[13]
Ancêtre du clavecin.
Boucher François[14] ( 1704-1770 )
Peintre, graveur, dessinateur et décorateur français. Peintre officiel, protégé par Mme de Pompadour, on lui reprochera de représenter un XVIIIe siècle léger et frivole.
Watteau Jean Antoine[15] ( 1684-1721 )
Peintre et dessinateur français, coloriste de premier ordre. Inventeur du genre, il peint de nombreux tableaux de fêtes galantes.
Fragonard Jean Honoré[16] ( 1732-1806 )
Peintre français. Après avoir peint de nombreuses scènes historiques il s'oriente dans une voie moins académique, vers des scènes galantes, voir à caractère érotique, et s'opposa à l'esthétique ambiant du néoclassicisme. Considéré, à l’instar de Boucher dans l’atelier duquel il entra à quatorze ans, comme le peintre de la frivolité du Rococo, il devient également le peintre à la mode de l’époque et amasse une grande fortune. Son destin ayant croisé de grands artistes tels Chardin, Carle Vanloo et donc Boucher desquels il tira quelques enseignements, il manifeste de grandes dispositions artistiques et peint dans de différents registres : paysages inspirés de la peinture hollandaise, compositions religieuses ou mythologiques, ou scènes de bonheur familiale… Mais de son œuvre, ce sont les scènes intimes de couples, les endormies, les belles qui s’épouillent, les rencontres amoureuses, les amants et leurs moments de tendresse fugace immortalisés, etc. que nous garderons en mémoire. Fragonard sera le dernier peintre de cette époque libertine que fut le xviiie siècle.
Laconisme[]
S'exprimer en peu de paroles.
Grécourt, Jean-Baptiste[17] Joseph Willart de Grécourt ( 1683-1743 )
Poète français, ancien prêtre, plus attiré par la poésie et les plaisirs. Il composa des contes licencieux et des poèsies souvent libertines.
Brantôme[18] ( 1540-1614 )
Abbé et écrivain français, Ses Mémoires sont connus pour leur caractère libertin.
Martial[19] ( 40-104 )
Poète latin d'origine espagnole, satyrique dans ses épigrammes, il porta un regard sur toutes les couches de la société.
Hic ubi vir non est, ut sit adulterium.[20]
Ici où l’homme n’est pas pour être adultère.
Paune[21]
Peut-être est-ce une coquille pour « panne » : étoffe travaillée comme le velours.
[22]L’accubitum désigne, chez les Romains de l’Antiquité, la couche, le lit ou le sofa sur lequel on se couchait dans les repas.Le biclinium était, quant à lui, la salle de réception des maisons d’habitation ou salle à manger, comportant deux lits face à face ; le triclinium en est une variante où leslits, autour desquels une table ronde ou carrée était agencée afin d'y présenter des plats, comportaient trois places. L’accubitumétait orné de plagula, c’est-à-dire d’un rideau suspendu autour de lui qui servait à en repousser la poussière et défendre contre le froid les convives autour des tables.Le lectulus désigne lui aussi une de ces couchettes, lit étroit, il pouvait être lit de table, lit de repos ou lit d'étude selon l’usage. Le subselium, banc des sénateurs les eliquastrum, siège élevé, généralement, chaise de travail, tabouret d'un artisan etenfin, le scabellum, tabouret de chantre ouescabeau, il semble que le Chevalier ait pour cette époque, et leurs us en matière d’ « assise », quelque attirance.
Anacréon[23] (550 av. J.C. – 464 av. J. C.)
Surnommé Le Chantreou Le Vieillard de Téos, il est l’un des plus grand poètes lyriques grecs. Poète inspiré par Dionysos, il se consacre principalement à la poésie amoureuse et la poésie de banquet, où vin et amour sont loués – mais sans excès – Le style rapidement reconnu sous le nom d’« anacréontique » est caractérisé par la légèreté et le charme de son créateur… La tradition raconte que le poète se serait étouffé avec un raisin sec.
Duc de Lauzun[24] (1633-1723)
Marquis de Puyguilhem, comte de Saint-Fargeau, capitaine des Gardes du corps du Roi, colonel général des dragons, Antonin Nompar de Caumont, premier duc de Lauzun, est l’un des militaires et courtisans les plus célèbres du xviie siècle. Séducteur invétéré, Lauzun accumulait les conquêtes féminines. L’une d’entre-elles, Melle de Montpensier, la Grande Mademoiselle, cousine du roi Louis xiv, avec qui il se maria secrètement, lui valu d’être emprisonné à Pignerol. L’Histoire dit qu’il y séjourna en même temps que l’Homme au masque de fer et qu’il y rencontra Nicolas Fouquet. Il y demeura jusqu'en 1681, date à laquelle Mllede Montpensier obtient sa libération contre la promesse de céder au duc de Maine, un « bâtard légitimé » de Louis XIV, le comté d’Eu et la principauté de Dombes. Il est probable que les deux amants se marièrent, mais ils se séparèrent dès 1684. Il ne devint le duc de Lauzun qu’en 1692.
Chevalier de Riom[25]
Capitaine de la garde de la duchesse de Berry – fille de Philippe d’Orléan, futur régent, et veuve de Charles de France –, le chevalier de Riom entretient une relation adultère avec celle-ci. On connaît surtout Madame de Berry à travers les Mémoires de Saint-Simon, dont la femme était dame d'honneur de la duchesse et qui décrit avec ironie les couches scandaleuses de la fille du régent en 1719. Le chevalier de Riom, l’une de ces « couches scandaleuses fut à l’origine d’une maternité qui opposa la fille à son père, le Régent et qui éloigne Riom de Paris. L'accouchement difficile achève aussi de ruiner la santé de la princesse qui mourut trois mois après ; à sa mort, elle est de nouveau enceinte.
La collection de tableaux du chevalier
Première pièce
Le Chevalier de Kerhany semble avoir cherché à rassembler dans cette pièce quelques œuvres des plus grands artistes de tous les mouvements de l’Histoire de l’Art depuis la Renaissance jusqu’au xixe siècle.
Pour refléter l’expression de la Renaissance et du maniérisme qui se développèrent en Europe entre le xve et le xvie siècle, le chevalier a accumulé un grand nombre d’œuvres.
[27]Titien et André del Sartre, éminents peintres de la Renaissance italienne, sont les auteurs d’une œuvre considérable de portraits. Le Titien est aujourd’hui encore considéré comme l’un des plus grands portraitistes, notamment aux vues de son habileté à faire ressortir les traits de caractère des personnages. Les portraits de del Sartre reflètent quant à eux d’une nature sensible et affectueuse, d’une expression douce et modeste appuyée par une manière gracieuse d’utiliser des coloris frais et harmonieux.
[33]Antonello de Messine, également peintre italien de la Renaissance, fut formé à la peinture des maîtres flamands par un des meilleurs copistes de Van Eyck. Sa peinture témoigne à la fois d’une grande maîtrise de la lumière et de la perspective florentine, ainsi que dans la maîtrise de la technique de la peinture à l’huile dans laquelle les Flamands – inventeurs de cette nouvelle technique – se distinguent à l’époque.
[35]Paul Véronèse est, avec Titien, le grand peintre maniériste italien du xvie siècle. Reconnu pour ses talents de coloriste et sa maîtrise pour les décorations illusionnistes en fresque et huile, il se distingue dans des représentations de cycles narratifs raffinés de style dramatique.
[32]Ribera, peintre de la Renaissance tardive, est quant à lui espagnol. Il est également un grand graveur de l’ère baroque. Sa palette de peintre, inspirée par l’école vénitienne, lui sert, lui aussi, à peindre des mythologiques et religieuses, mais également des scènes fête. On lui prête notamment une grande capacité à rendre une intensité émotive dans ses personnages.
Sa collection se poursuit par de grandes œuvres du xviie siècle. Elle témoigne alors du Classicisme, du Caravagisme ou de l’Art baroque.
[29]Le classicisme français s’illustre avant tout dans la peinture de Poussin. Nicolas Poussin, grand peintre de la Renaissance française est surnommé Le peintre des gens d'esprit ; il recherchait dans l’antique, ce beau idéal ou intellectuel, ce « bon goût » de l'art antique dans lequel pouvait s’associer les formes de la nature et celles de l'art. Il s'attacha principalement aux beautés expressives, peignant par un trait vif et précis le « langage » de la pensée et du sentiment : il choisissait les sujets historiques, plus propres aux développements nobles et expressifs de la composition et du style.
[34]L’Italien, Guerchin– et non pas Guerchy, sans doute coquille ou confusion –est un peintre représentatif du Baroque italien du xviie siècle. On relève chez lui l’influence de Rubens et l’héritage de Véronèse, et on admire dans ses œuvres l’illusion qu’il sait donner de la nature et la force des coloris dont il use. D’une piété fervente, il traite surtout de sujets religieux.
[26]Velazquez et Murillo furent tous deux grands peintres espagnols du xviie siècle. Peintre du siècle d’or espagnol, Velazquez, dont le style personnel s’inscrivait résolument dans le courant baroque de cette période, eût une influence considérable à la cour du roi Philippe iv. Murillo, considéré aujourd’hui comme le représentant typique de l’art espagnol de son époque, futquant à lui longtemps oublié ; il ne fut redécouvert qu’au xixe siècle, et alors reconnu comme précurseur du réalisme du xviiie siècle. Comme pour Velazquez, plusieurs de ses œuvres figurent dans la collection du Louvre.
Une grande partie de la collection du Chevalier de Kerhany est consacrée à la peinture hollandaise du xviie siècle.
[28]Ruysdaël et Hobbema s’inscrivent dans ce xviie siècle comme deux des plus grands paysagistes hollandais. Le premier, mieux connu, est reconnu comme l’un des premiers grands peintres de paysages et de marines hollandais, et servira de modèle à de nombreux peintres hollandais, mais également de toute l’Europe.
[31]Rembrandt est sans doute l’un des plus célèbres peintres hollandais de ce siècle ; peintre mais aussi excellent graveur, il est considéré comme l’un des plus grands artistes de l’art baroque européen. Son œuvre est marquée par les jeux de lumière, de clair-obscur, et par un goût particulier pour le portrait et l’autoportrait, ainsi que les peintures bibliques. Très contrastée, sa peinture donne à voire des personnages aux expressions marquées et fut source d’une grande influence sur tous les peintres de ce siècle. Comme lui, Rubens ou Frans Hals jouissent également d’une grande renommée à travers l’Europe. L’œuvre de Jordaens, un peu moins connue, appartient à la même tradition que celle de ces deux derniers ; attachée à la représentation de figures, de personnages. Elle se distingue peut-être surtout par les thèmes qu’elle privilégie : les scènes religieuses –représentations d’épisodes de la Bible –, ou l’illustration de légendes et scènes mythologiques.
[30]Terburg, Gérard ter Borch, dit le Jeune, est le peintre des intérieurs paisibles et élégants, des scènes intimes des bourgeois – au milieu desquels il vivait. Reconnu comme l’un des plus grands peintres de genre et de portrait hollandais, à qui l’on prête une remarquable qualité d’imitateur de textures telles que le grain d’un tapis, l’éclat de l’argent, la transparence du cristal et la matérialité des étoffes, notamment le velours et le satin blanc. Son trait fut influencé par Frans Hals et influença également nombre d’artistes dontde Metzu. Ce dernier, rattaché à l’ « école » de Rembrandt et de Vermeer se distingue lui aussi comme peintre de scène de genre, et fut rendu célèbre pour ses scènes de la vie quotidienne. Van Ostade est, lui, un peintre et un graveur qui a représenté un grand nombre de scènes de fêtes villageoises mais également – et c’est sans doute ce qui intéressa le plus le Chevalier de Kerhany – des scènes de genre souvent qualifiée de triviales, évoquant l’ambiance des tavernes, représentant des personnages pittoresques, souvent paillards et bagarreurs. On reconnaît chez lui encore la patte de Frans Hals dont il fut l’élève, mais aussi l’influence de la peinture de Rembrandt. Wouwermans, s’est quant à lui surtout complu dans ses scènes de la vie militaire ou paysanne, à représenter des chevaux. Jan Steen, peintre de figures, aime à représenter dans des scènes quotidiennes les valeurs morales. Van der Meer, lui plutôt paysagiste, fut rendu célèbre par ses petits intérieurs de ville dessinés de ruelles, d’enfilades de rues étroites, avec des boutiques, des étalages, des auvents, des croisées baroques et des toits pointus, dont la perspective, la puissance des couleurs et la justesse de la lumière étaient jugées d’exceptionnelles. Enfin, Gérard Dow, Gerard Dou ou Gerrit Dou ou Dow, formé par Rembrandt, s’exprime dans un style si proche de celui de son maître qu’on attribue certaines œuvres à un travail commun des deux artistes. Une particularité de ses tableaux lui reste cependant propre : leur format ; toujours de petits panneaux de bois – plus lisses que la surface d’une toile – dans un style extrêmement minutieux. On dit même qu’il se servait d’une loupe pour le fini des détails. Il s’attacha principalement à représenter les objets de la vie commune et des natures mortes.
Le xviiie siècle, grand siècle du Rococo…
Toute cette peinture – peinture des Lumières – témoigne d’un goût prononcé pour les portraits, les motifs de fantaisie exotiques et naturalistes, pour les mythologies, et pour la représentation des mœurs et « philosophies » libertines qui étaient de mode à cette époque. Les œuvres sont chargées de fantaisies pittoresques, érotiques et exotiques, qui s’adresse plus aux sens qu’à l’esprit !
[36]À l’heure de la reconnaissance du statut de l’artiste, il est de bon ton de se faire tirer le portrait par un peintre qui à un nom et ce, si possible dans une mise en scène champêtre, festive ou ayant trait à la mythologie ! Les deux experts et rivaux britanniques, en la matière, Reynolds et Gainsborough, sont présents dans cette collection. Gainsborough, l’éminent paysagiste et portraitiste de la seconde moitié du xviiie siècle, peintre préféré de la famille royale, reconnu comme le peintre britannique spécialiste du portrait, ne devint jamais cependant le peintre officiel de la cour d’Angleterre. Ce fut Reynolds, président de l’Académie, qui reçut ce privilège ; bien que son art fut jugé inférieur !
[37]En France Latour, exécute quant à lui des portraits aux pastels. Il a exécuté un grand nombre de portraits de personnages célèbres parmi lesquels on peut notamment citer Voltaire, Madame de Pompadour, Louis xv et la famille royale. Il est surnommé « le prince des pastellistes »et se distingue par l’expression naturelle et vivante qu’il donne à ses portraits. Avec Jean-Marc Nattier,il s’affiche comme l’un des artistes favoris de la cour. Nattier, lui aussi portraitiste, mélange réalisme et fantaisie en insérant des personnages mythologiques dans ses œuvres.
[38]Vanloo, descendant d’une grande famille de peintres hollandaisétablie en France depuis le xvii siècle, il est lui aussi un portraitiste apprécié. D’abord reconnu comme un grand peindre du trompe-l’œil par des œuvres peintes sur des plafonds représentant des scènes mythologiques ou religieuses, il a su mettre ses talents aux services d’une clientèle élégante et mondaine. Attirée par la fantaisie, les scènes de genre et l’exotisme, Vanloo leur proposait des portraits, des « turqueries », adaptant ses sujets et son style au goût de ses commanditaires. Le roi, séduit, lui commanda d’ailleurs plusieurs œuvres pour le Château de Versailles, et deux grands portraits. Parmi ses commanditaires figurent également Madame de Pompadour, de riches particuliers, mais aussi l’Église. Mais, bien que sa maîtrise technique soit indéniable, son genre « léger » ne vaut pas celui de Boucher, son rival qui lui succéda à la place de premier peintre du roi en 1765. Boucher s’affiche comme l’un des plus grands peintres rococo français. Peintre de scènes pastorales, de mythologies, il est aussi et même avant tout l’auteur d’œuvres sensuelles, décrivant un monde idyllique. Favori de Madame de Pompadour, coqueluche de la « société » ; il est le peintre à la mode de ce siècle !
Pater[39], peintre flamand français, figure parmi les interprètes rococo du début du xviiie siècle. Élève de Watteau, il fonda sa carrière sur l’imitation des fêtes champêtres de son maître et fut reçu à l’Académie comme peintre de fêtes galantes. Après la mort de son maître, il termina même certaines de ses commissions.
Lancret[40], peintre français au talent de dessinateur reconnu, a joui de son vivant d’une grande réputation ; ses oeuvres furent d’ailleurs reproduites par les plus habiles graveurs de l’époque. Ayant eu pour professeur le même maître que Watteau, son trait est souvent apparenté à celui de ce dernier ; ce qui lui valu d’ailleurs la jalousie du grand peintre des fantaisies galantes, des arabesques à figurines, scènes de théâtre, mythologies – rêveur délicat, du spectacle de la vie mondaine et rustique – et la rupture de leur relation. Lancret est un peintre de nature ; de ses promenades à la campagne, il rentre avec des croquis de tout ce qui le frappe. Ainsi, il peindra un nombre considérable de tableaux de genre, des noces de villages, des bals, des foires. Tous deux, travailleurs en même temps qu’homme de plaisir, avaient également en commun la passion du théâtre, mais tandis que l’un – Watteau – se distrayait du théâtre de Molière, l’autre – Lancret, donc – assistait à la représentation d’une tragédie de Racine.
Largillière[41] est l’un des peintres français qui fut les plus demandés de la fin du xviie siècle jusqu’au milieu du xviie. Il a fait son apprentissage en Belgique, à Anvers et il dispose d’une grande maîtrise technique qui lui permet d’exceller autant dans l’art de la nature morte, de la peinture d’histoire, des paysage que dans l’art du portrait. Il alterne donc les commandes officielles pour des ex-votos ou des allégories avec les portraits de la noblesse et de la haute bourgeoisie.
Christian Wilhelm Ernst Dietrich[42] (1712-1774)
Peintre et graveur allemand du xviiie siècle, Dietrich se distingue aussi bien dans des compositions religieuses, des sujets allégoriques, des scènes de genre, des portraits que dans des paysages. Pasticheur de génie, il exerce son don avec une telle maîtrise, qu’il parvient à saisir l’aspect et à restituer la manière de toutes les écoles qui sont en vogues à l’époque. Cependant, Dietrich ne reproduit pas, il évoque ; il va parfois même jusqu’à marier plusieurs manières, plusieurs écoles, dans une même toile. Capable de s’exprimer dans les genres les plus divers, son talent se double du mérite de vulgarisateur ; mettant ainsi des artistes « rares », peu diffusés ou peu connu à la portée du plus grand nombre. Et son œuvre gravée est réputée plus habile encore que sa peinture !
Le Barbier[43], écrivain, illustrateur et peintre d’histoire français, est reconnu à la fois pour ses aquarelles et pour des toiles remarquables ayant pour sujet des épisodes historiques, des scènes mythologiques ou des thèmes bibliques. Il a illustré de nombreux textes telles que les œuvres de Racine, de Rousseau, de Delille et même d’Ovide.
L’Epicié ou Lépicié[44] (1735-1784)
Peintre de genre, Nicolas Bernard Michel Lépicié est le fils et élève de Bernard Lépicié, graveur et historiographe de l’Académie. Promis à la carrière de graveur, sa vue défectueuse va le pousser à abandonner très tôt cet art. Il étudie alors la peinture avec Van Loo, le peintre d’histoire hollandais, avec l’espoir de devenir lui aussi peintre d’histoire. Cependant, c’est à ses scènes d’intimité familiales qu’il doit son succès. Membre de l’Académie puis peintre du Roi, il connaît une vogue assez grande au xviie siècle. À la fin de sa vie, il rencontrera une seconde fois succès et vogue avec des scènes de la vie champêtre.
Boilly[45], peintre, dessinateur et graveur, formé à l’art du trompe-l’œil et portraitiste pour gagner sa vie, il s’est surtout fait connaître pour ses scènes de la vie parisienne dans les années qui suivirent la Révolution. Il se fait tout d’abord remarquer par un style sentimental qui rappelle celui de Fragonnard dans lequel on perçoit également l’influence des maîtres hollandais du siècle précédent. Il devra cependant autant sa renommée aux scènes de genre de thèmes galants, voire grivois, qu’aux portraits et aux peintures en trompe-l’œil qui le font vivre. Menacé de poursuites pour obscénité par la société républicaine des Arts, il changera son fusil d’épaule et produira alors une série d’œuvres patriotiques au vue de dissuader ce recours au Comité de salut public. Ces peintures et les portraits de parisiens en costumes d’époque, n’ont aujourd’hui de valeur qu’en tant que témoignage de cette époque, reflet la diversité urbaine et des coutumes de la période qui sépare la Révolution de la période de la Restauration.
Enivrante[46]
Forme vieilli d’enivrante.
Priapisme[47]
État pathologique caractérisé par une érection prolongée et douloureuse de la verge sans aucun désir qui l’occasionne et n’aboutissant à aucune éjaculation.
Méphistophélès[48]
Nom du diable dans la légende allemande de Faust, rendu célèbre par le drame de Goethe.
Danaé[49]
Personnage de la mythologie grecque. À la suite d’un oracle prédisant la mort du roi d’Argos par son petit-fils, Danaé, princesse du royaume d’Argos, est emprisonnée par son père dans une tour d’airain, aux fenêtres closes par d’épais barreaux. Aimée de Jupiter, ce dernier parvient toute fois à se présenter à elle sous la forme d’une pluie de pièces d’or et à la séduire. De leur union naîtra Persée. Malgré les efforts d’Acrisios, pour faire disparaître ce petit-fils, ou l’éloigner de lui, l’oracle se réalisera ; Acrisios mourra accidentellement sous le coup d’un disque lancé par Persée avec trop de puissance.
Lambrequins[50]
Terme de tapisserie qui désigne les étoffes pendantes et découpées en festons qui décorent les ciels de lit ou surmontent les rideaux d’une fenêtre. Les lambrequins peuvent aussi désigner des découpures de bois imitant le coutil et couronnant un pavillon, une tente, un store…
Moire[51]
Ce terme désigne l’apprêt que reçoivent certaines étoffes de soie, de laine, de coton ou de lin, et qui leur communique un éclat changeant, une apparence ondée et chatoyante.
Par extension, on désigne sous ce nom tout tissu qui à reçu ce genre d’apprêt.
Phaon[52]
Personnage de la mythologie grecque, Phaon trouve son origine dans Les Héroïdes d’Ovide. Il est l’amant de Sapho. Cette dernière a la réputation de n’avoir jamais aimé, mais à la lecture de poèmes d’amour dont elle est l’auteur, Phaon découvre que l’illustre poétesse de l’île Lesbos est amoureuse. Pris de jalousie, il désir découvrir l’élu de ces sentiments ; il en vient à soupçonner tous les hommes qui approchent de Sapho. Aveuglé au point de ne pouvoir l’évidence, il n’imagine pas que l’être aimé, inspirateur de ces vers n’est autre que lui-même.
Le Musée secret du Roi de Naples[53]
Le musée royal de Naples fut l’un des plus importants musées du xviie et xviiie siècle. Il demeure cependant surtout reconnu pour disposer d’une impressionnante collection de représentations et d’objets érotiques de l’Antiquité unique au monde. On peut d’ailleurs lire dans l’édition originale du catalogue rédigé par César Famin et référençant les peintures, bronzes et statues érotiques formant la collection du cabinet secret du roi de Naples que ce « cabinet » est la « seule galerie au monde où il soit proposé de réunir tous les chefs d’œuvre impudiques. »
Benvenuto Cellini[54]
Artiste de la Renaissance aux mœurs reconnues excessives. Son amitié avec les grands de son temps – en particulier les Médicis et François ier –, lui permis d’échapper à la condamnation que ses frasques et son goût notoire pour les jeunes gens auraient dus lui valoir. Orfèvre et sculpteur, il applique les techniques et la précision de l’orfèvrerie à son travail de sculpteur. Il exécute notamment une sculpture monumentale en bronze, représentant Persée tranchant la tête de Méduse. Cette œuvre est aujourd’hui encore perçue comme un exploit technique.
Satyriasis[55]
Terme de médecine désignant un état d’exaltation morbide des désirs sexuels de l’homme. Cette exagération se caractérise par un penchant irrésistible à répéter l’acte vénérien, avec la faculté de l’exercer sans l’épuiser.
Grigri[56]
Roman libertin paru en 1739 et inspiré d’une histoire véritable, rapportée et traduite du japonais par l’espagnol Cahusac (anagramme de Didaque Hadeczuca).
Thémidore[57]
Roman libertin de Godard d’Aucour paru en 1776. Ce roman est sous-titré « ou Mon histoire et celle de ma maîtresse ».
Le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti devenu maître[58]
Roman paru en 1747 ; vraisemblablement autre titre du romanHistoire du cœur humain ou Mémoire du marquis de ***de Claude Villaret, homme de plume médiocre. Ce roman serait tombé dans l’oubli sitôt paru.
Bordes[59]
Homme de lettres du xviiie siècle, Bordes a la réputation d’un poète léger à l’esprit cultivé. Il écrivit un grand nombre de textes qualifiés de galants, mais aussi de nombreux mémoires et ouvrages sur des sujets littéraires, philosophiques et de morale sociale.
Le Grelot[60]
Journal satirique et anticlérical illustré de la fin du xviiie siècle.
Le Roman du Jour[61]
Roman licencieux d’Anne-Gabriel Meusnier de Querlon, brillant intellectuel, littérateur, paru en 1754.
Le Sopha[62]
Conte moral français de Claude Prosper Jolyot de Crébillon, dit « Crébillon fil » , publié en 1742.
Tant pis pour lui ou les spectacles nocturnes[63]
Œuvre de Jean-Michel Magny, parue en 1756 ; sans doute un roman érotique.
Bibliothèque des petits maîtres[64]
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La femme qui saute
LA FEMME QUI SAUTE
Vana est sine viribus ira.
VOICI comment, sur mes instances, mon ami Gérard me conta brièvement, ces jours derniers, la terrible aventure qui suit :
Tu as bien connu, n'est-il pas vrai, le capitaine Beauvisage, ce médaillé de Sainte-Hélène, grand, maigre, dont la figure couturée, balafrée comme celle de Guise[1] , rappelait assez exactement la physionomie de ce héros des Contes Drôlatiques qui avait moult roulé en Palestine ? C'était un rude homme, bruni au feu, un guerrier d'un autre âge, qui n'avait pas laissé à la vieillesse le triste soin de démeubler sa mâchoire, car, si je ne me trompe, durant la guerre d'Espagne, le capitaine, alors simple sergent, n'ayant plus de balles pour charger sa carabine, par un mouvement de sublime héroïsme que notre époque taxerait de folie, s'arracha simplement les molaires, une à une, pour en frapper les ennemis. Beauvisage avait bien cinquante ans lorsqu'il crut devoir se marier ; il ne fut pas séduit, il était trop fier pour cela, il séduisit une veuve romanesque, jeune et délicieusement belle, qui aima par coup de foudre cet homme robuste et droit comme un chêne, que le tonnerre avait frappé mais jamais abattu. Je ne m'arrêtais pas à te parler des premiers beaux jours de ce couple curieux, que le tout Paris mondain put apercevoir en loge grillée au théâtre, aussi bien qu'en landau au bois, mais je puis t'assurer qu'il n'était aucunement ridicule : lui, ce colosse, noir comme le diable, avait encore fort bel air en tortillant sa large moustache qui dissimulait la cavité de sa bouche ; elle, rose comme une fleur de pêché, délicate comme une figure de Reynolds[2] et souple comme le saule, avait toutes les grâces de la nonchalance en s'appuyant au bars d'acier de son martial d'époux.
Cette fraîcheur du bonheur dura dix ans ; si c'est un long bail aux yeux d'un philosophe logiquement sceptique, c'est une éternité pour une femme qui approche de la trentaine et qui veut profiter des derniers rayons de sa jeunesse pour mordre au fruit défendu et goûter d'une adolescence virile. La passion de Madame la capitaine s'éteignit donc lentement ; - le feu est fait pour se consumer, et l'amour qui n'est qu'un feu demande à être tisonner sans cesse pour ne pas subitement tomber en cendres.
Beauvisage tisonna-t-il ? Je n'en sais rien ; ce qui me donnerait à penser le contraire c'est qu'on devinait en lui un homme d'attaque et qu'il n'aimait pas la garnison ; or, après avoir attaqué maintes et maintes fois une citadelle, il faut bien l'occuper et y établir garnison. – Le mariage c'est la garnison de l'amour, si la galanterie en est la petite guerre, le capitaine devint plus rassis, sa femme se montra moins ardente. De côté et d'autre on commença à craindre la tete-à-tête ; Madame se révéla maîtresse de maison, Monsieur découvrit un cercle militaire où il ouvait parler du bon vieux temps, raconter ses campagnes et intéresser de nouveau, discuter les intérêts de l'armée et faire sa partie de whist[3]. L'officier en retraite allait peu à peu se faire enregistrer sur le livre du monde comme mari retraité.
Je te narre succinctement les faits, poursuivit mon ami Gérard, je te pourrais bâtir un roman, mais ce serait du temps et des paroles mal employés. Je procède donc par syllogisme et, après t'avoir exposé la première partie, je vais t'apprendre brutalement, ce qui ne t'étonnera pas ( en temps que seconde proposition ), que Madame Beauvisage prit un amant de vingt-cinq ans, une manière de pianiste aux longs cheveux, aussi sentimental qu'une romance en mineure, aussi bête qu'un piano sans queue, aussi ennuyeux qu'une gamme sans fin. La capitaine mit la pédale forte sur ce coeur vibrant et passionné.
Le pianiste Marius, c'était son nom, se mit au diapason, fit entendre à son infante des déclarations brûlantes, plus nuancées qu'une sonate langoureuse, il commença un solo qui se fondit en accord parfait, on musiqua l'amour ; c'est en musique qu'on s'adora, et, dans ce concert adultérin, on passa vivement de la pointe d'orgue au nocturne, de l'accolade à la sérénade, du morceau d'étude à l'improvisation la plus effrénée dans l'affinité des sons.
Ce fut une longue gamme de plaisirs sans autres dissonances que la crainte que nos amants exécutèrent à l'unisson et avec fioritures sur ce clavier d'amour. Dès le début on fut timide, on sut éviter la basse profonde et terrible du mari, on se chuchota mezza voce[4] les douceurs de l'amoroso[5], on dissimula à ravir en sourdine ; tout allait pour le mieux, mais en musique comme en tout autre chose il n'y a rien de plus audacieux, de plus inconséquent que les timides, ils bravent la prudence et violent volontiers sa fille, la sécurité.
Marius et sa complice, tout d'abord tremblants, se familiarisèrent avec la crainte et crurent pouvoir secouer son joug ; on joua des barcarolles[6] et des ballades à la lune, c'était maladroit et imprudent, mais le pianiste qui devait périr par ce qu'il n'avait pas inventé, montrant qu'il n'était pas castrat, se prit à donner vaniteusement l'ut de poitrine de son amour à la face du ciel et mit soudain l'Univers dans sa confidence.
Le capitaine Beauvisage ne tarda pas à voir clair sur la partition de sa femme ; ce n'était pas un homme à faire du scandale. Il était un soldat d'action dont jamais la parole ne servait la colère ; s'il jura, ce fut entre cuir et chair ; il n'y parut pas et ne souffla mot.
Le bruit public avait éveillé ses soupçons, il se remit dans son ménage à l'affût de la réalité. Il n'y avait en lui rien qui révélât un mari jaloux, il ne pouvait y avoir qu'un époux offensé, car il ne regardait pas l'amour par ses petits côtés, ses mesquineries et ses ridicules ; il n'avait que le culte de son honneur altier et intègre et la pensée seule que son honorabilité pût être atteinte dans sa femme ou plutôt dans son nom de faisait cambrer avec une majesté superbe.
Au milieu de sa vie aventureuse, Beauvisage avait souvent campé et décampé dans le pays de la passion. Il avait eu des maîtresses et, par conséquent, avait été trompé. Lorsque ces petits inconvénients lui étaient arrivés, il en avait ri en haussant les épaules s'il se trouvait alors de belle humeur, ou bien dans le cas contraire il avait tué, en les sabrant impitoyablement, ses rivaux avec la désinvolture d'un buveur qui massacre les mouches tombées dans son vin.
Dans la légitimité de son association, avec le despotisme d'un lion il considérait une perfidie féminine comme la plus déloyale flétrissure qu'un homme pût subir. En se mariant, il avait froidement calculé que son héroïsme passé ne le mettait pas à l'abri des lâchetés du mariage et qu'il pourrait porter des cornes, lui qui n'avait jamais souffert l'ombre d'une insulte ou d'une allusion. C'était un sage que le capitaine, car, si en montant à bord de la frégate Hyménée il avait songé aux avaries, aux tempêtes, aux grains et aux vents debout, il s'était mis en mesure de cacher dans les soutes les projets les mieux établis pour purger sa vindicative fierté.
Après dix ans de bonheur, il avait radoubé[7] son amour avec l’estime et il estimait sa femme presque autant qu’il l’avait aimée ; aussi, lorsqu’il vit chanceler cette estime sous le poids de ses soupçons, il éprouva en pleine poitrine comme la commotion d’une balle explosible qui se crevait en fiel au dedans de lui-même. Il répugnait à sa droiture militaire de surveiller son épouse, de se faire l’espion de son honneur, de guetter la vie de sa vie, et, lui qui n’avait jamais tremblé devant l’ennemi, il frémissait devant l’inconnu. Lorsqu’il eût acquis l’assurance de son désastre, qu’il eût compris dans toute sa hideur cette remarquable pensée de Chamfort : « L’adultère est une faillite, à cette différence que c’est celui à qui l’on fait banqueroute qui est déshonoré », il se contint et arma sa vengeance, l’organisa, la mûrit comme un plan de bataille avec un raffinement de conscience qu’attisait sa douleur.
Les deux amoureux criminels se donnaient rendez-vous à la campagne, dans une de ces petites maisonnettes à un étage, qu’on nomme familièrement un vide-bouteilles[8], dans une situation d’opéra-comique, au milieu d’un petit bois désert.
Elle arrivait toujours haletante, épanouie par le bonheur attendu, inquiète comme si on l’eût poursuivie et cependant rieuse et folle dans la joie de son escapade ; lui, l’accompagnateur, il attendait fiévreusement son adorable prima-dona[9] et lorsqu’ils se trouvaient réunis dans l’immense félicité de Roméo et de Juliette, ils oubliaient tout, même le fantôme balafré du mari.
Depuis six mois, l’amour habitait cette chaumière avec eux. Ils y passaient des après-midi, quelquefois des soirées, c’était un petit nid capitonné d’adorations et de voluptés, éloigné des voies ferrées, presque aux faubourgs de la ville et cependant isolé comme une oasis mystérieuse. Quand ils franchissaient le seuil de cette demeure, ils laissaient l’ennui, les inquiétudes, voire en plus le sentiment de la réalité à la porte. Marius, ce virtuose de talent, orchestrait les entr’actes du plaisir avec une langueur, une rêverie, un balancé de tête si séduisant que les entr’actes étaient courts et fréquents. Madame Beauvisage chantait ; sa jolie voix de contralto allait se briser sur les parois de la pièce trop petite pour contenir l’expression de son bonheur ; elle s’arrêtait par instants pour couvrir de baisers la tête de son amant ; on commençait bien des chansons devant le piano, mais on les finissait le plus souvent derrière les rideaux de cretonne[10] de l’alcôve.
La vigilance du capitaine découvrit cette retraite, et dès lors sa vengeance fut arrêtée, terrible et implacable. Il était de race à faire bien les choses et à ne rien épargner pour qu’elle fut complète ; il répudia l’arme blanche comme étant trop loyale, le revolver comme procédé vulgaire ; il voulut foudroyer, anéantir, selon la loi de Lynch[11] , de même qu’il avait été foudroyé, anéanti dans sa tranquillité conjugale. Il prit paisiblement ses précautions, buvant lentement ses souffrances et dégustant sa honte pour mieux affermir ses représailles ; il eut une clef de la villa d’amour, surpris une lettre de rendez-vous : c’était tout ce qu’il lui fallait. — L’expiation allait s’accomplir.
Beauvisage devança furtivement l’heure d’assignation à la maisonnette. Il y arriva un peu plus pâle que d’habitude, mais droit, ferme, puissant, résolu, dans ses soixante ans ; à peine regarda-t-il cette chambre, témoin de son déshonneur ; si une larme brilla à son œil, elle fut vivement absorbée par la chaleur de ses joues. Il vit l’alcôve, cela le ragaillardit dans sa rancune, et sans plus hésiter, il se baissa, se glissa sous le corpus delicti[12], sous ce lit qui, pour lui, était encore une offense, puis, étendu sur le dos, suffocant presque, avec son poignard il éventra la paillasse, dans un mouvement de rage aussi vif que s’il eut éventré son rival. Dans cette plaie d’étoupes[13] il enfouit près de quatre kilogrammes de poudre à canon, ficelés en paquets, et amorçant un pistolet il attendit froidement, inflexible comme le bras du Destin, aussi stoïque qu’un héros qui veut s’enterrer sous des ruines plutôt que de supporter la cuisson du déshonneur.
Les amants parurent ; le capitaine les vit s’embrasser, se caresser, se cajoler comme deux tourtereaux ; un moment, il eut pitié de cette jeunesse, lui qui n’était pas encore un barbon[14], mais lorsque un à un les habits de sa femme tombèrent, quand il sentit sous la pression de cette délicieuse créature, sous ce corps adoré, le lit osciller et crier sur sa tête, lorsque le pianiste s’y fut couché à son tour et que la matelas de plus en plus s’effondrait sur son front avec des saccades accélérées et folles, lorsqu’enfin il entendit des râles d’amour, des expressions de joie idéale, des soupirs enfiévrés de jouissances, des entrelacs de baiser, alors il fit feu sans hésiter, comme s’il eût voulu se brûler la cervelle pour ne plus voir ni entendre.
L’explosion fut effroyable, la maisonnette craqua et fut détruite à moitié, le lit sauta en l’air et retomba en pièces avec les membres noircis, carbonisés, horriblement déchiquetés des deux adultères, et, chose étonnante, les deux têtes de Marius et de sa maîtresse, détachées du tronc, semblaient soudées ensemble et avaient conservé une empreinte de volupté infinie par delà le trépas, comme si elles eussent voulu narguer la vengeance impuissante d’un mari qui, en punissant la faute, n’avait pu en effacer la cause, c’est-à-dire l’amour même.
Au milieu de ce carnage, le capitaine Beauvisage, se releva sanglant, brûlé, contusionné, le visage ravagé, marbré de plaies et d’ecchymoses, mais intact de tous ses membres. La mort avait respecté une fois de plus ce vieux et robuste guerrier qui l’avait tant de fois bravée. Le chagrin et peut-être le remords, ce supplice chinois, devaient l’assassiner lentement à coup d’épingles et lui accorder une survie de dix années.
Je me suis souvent demandé, conclut mon ami Gérard, en terminant ce récit débité à fond de train comme une charge de cavalerie, si la vengeance du capitaine n’était pas idéalement douce et délicieuse dans sa cruauté apparente. Mourir en s’adorant, dans l’ivresse des sensations intimes, mourir en pleine vitalité, ravi d’extase, dans un spasme, n’est-ce pas une destinée sublime et digne d’envie ? n’est-ce pas, comme l’a dit un ravissant poète, « emporter avec soi toutes ses illusions, s’ensevelir comme un Roi d’Orient avec ses pierreries et ses trésors, avec toute la fortune humaine ? »
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Les pulsations de l'attente
Les Pulsations de l’attente
Lorsqu’on doit voir, le jour, la femme qu’on aime, l’attente d’un si grand bonheur rend insupportables tous les moments qui en séparent.
Stendhal
Si, pour les jouisseurs hâtifs, le rendez-vous d’amour vaut rarement le bonheur imprévu, certes il a son mérite et point n’en faut médire. En amour, souvent, la route est plus agréable que le but, l’Espérance ne doit pas être maltraitée ; c’est une astucieuse nourrice de Gascogne[1], qui donne le sein aux illusions, les vivifie et les berce, mais qui, si on la tourmente, s’empresse de les livrer traîtreusement en pâture aux appétits voraces de la brutale réalité.
Le rendez-vous d’amour, c’est l’horizon rose de l’âme, l’oasis des rêves, le port béni vers lequel navigue la concupiscence, le phare du plaisir, la promesse de la possession. Il permet de calculer ses forces et de prendre son élan, il mûrit la passion et aiguillonne les sens, il calme et excite à la fois, c’est le haschisch de l’éréthisme nerveux.
Un premier rendez-vous d’amour, cela ravit et bouleverse ! on n’en vit plus pour mieux en vivre ; on provoque le temps en duel, on l’assassine en étranglant les heures, et l’attente de la joie produit une fièvre intermittente dont les pulsations inégales sont curieuses à constater.
Le rendez-vous est pour le soir. L’amoureux rentre au logis ; il chante ou sifflote, c’est un conquérant avant la lettre ; il se dandine, porte fièrement la tête et n’a pas son semblable. La bonté l’envahit, il voit le monde en beau, il a pitié des malheureux et distribue l’aumône ; il demanderait volontiers pardon à un chien sur la patte duquel il aurait marché.
Le voici chez lui, préparant tout et se préparant lui-même ; sur ce lit de repos il place un coussin ; sur la table il dispose des fleurs, des sucreries, des liqueurs, des livres qui serviront plus à la conversation qu’à la lecture ; il taquine le brasier, allume flambeaux et candélabres, il veille avec soin à ce que tous les objets soient coquets et gracieux.
Après un dernier coup d’œil sur cet intérieur qui va s’animer, il lance un regard de défi au disque de l’horloge, s’ajuste devant la glace, relève ses moustaches, donne un léger coup de main à ses cheveux, verse des parfums de tous côtés, contemple la blancheur de ses mains, le brillant de ses yeux, se sourit, tousse, fait jouer l’organe de sa voix et le dispose aux notes tendres ; puis, fier, satisfait, raffiné d’amour-propre, il s’affaisse sur un siège et épie l’effondrement des minutes dans l’éternité.
Il fume ou essaie de lire, mais l’œil se perd, se noie dans le vague, l’oreille suit le langage des secondes, le tic-tac monotone du balancier qui bat à l’unisson du cœur. Dans dix minutes, pense-t-il, elle sera là, pauvre mignonne ! — Le voici rêveur, les bougies brûlent, la solitude est accablante, le vide se fait sentir en enveloppant et isolant l’esprit ; le feu pétille dans l’âtre, la chambre a une clarté qui réclame un duo des lèvres et le charme des rires, les sensations guettent, les désirs sont en éveil, les aiguilles d’or marchent comme des goutteux sur l’émail blafard du cadran.
Cinq minutes, cinq minutes encore ! soupir l’amoureux ; elle vient à moi la charmante !
L’imagination le transporte alors en pleine rue ; il s’élance au-devant de sa belle, il la voit dans un coin de voiture, enfouie dans la blonde et les fourrures, impatiente et curieuse. — Le vent souffle au dehors, il a froid pour elle : « vite, vite, mon adorée, venez, venez, songe-t-il, venez ça que je vous caresse, que je vous réchauffe haleine contre haleine, que je vous délace, que je fasse pleuvoir des baisers sur les blancheurs de ce corps merveilleux, venez que je baise et rebaise ce petit nez froid, cette bouche délicate et que je rende les roses à ces lèvres blêmies par les frimas. »
L'heure sonne ; il tressaille, il revient au réel, mais déjà le timbre a fini de résonner, le dernier coup tinte longuement à ses oreilles, l'amour est en sentinelle prêt à porter les armes. Hélas ! L'inquiétude commence ; le doute arrive à pas lents, l'amoureux est aux aguets ; le voilà écoutant le grand bruit lointain de Paris et le roulement des voitures qui ébranlent le pavé. Il se lèvre, marche hâtivement et ne peut s'empêcher de trembler ; son coeur bat la charge mais voudrait battre aux champs, la solitude se fait plus vaste, la tristesse y étend ses voiles sombres, la pendule continue de balancer les secondes et les minutes avec l'effrayante régularité du temps.
- « Viendra-t-elle? Gémit-il ; si je m'étais trompé ? Oh ! Non, c'est impossible, je la verrais ce soir ; elle viendra... » la voici !
Un pas se fait entendre, on dirait qu'il effleure l'escalier ; ce pas gravit lentement avec un petit bruit de bottine qui crie ; il monte toujours, il approche, il passe, il s'éloigne, il s'affaiblit dans les hauteurs d'un sixième étage.
Mon Dieu ! ce n'est pas elle !
Le pauvre patient ne tient plus en place, les angoisses étreignent sa poitrine, sa gorge se serre, ses tempes sautent, il ne sait plus que devenir. Il essaie de lire, son esprit n'a plus de guide, sa raison s'est envolée ; il se met à la fenêtre, consulte le ciel, regarde l'angle de la rue : les voitures défilent majestueusement, elles apportaient l'espoir, elles enlèvent l'illusion, quelle torture ! - La jalousie et son hideux cortège entrent en scène ; les suppositions, les pressentiments, les colères, les doutes se heurtent et ravagent sa conscience ; le temps, implacable, marche toujours ; sa faux d'acier n'est plus emmaillotée par les chaudes délices de l'amour.
Comme il est ballotté, le pauvre amoureux, sur cet océan de ses rêves, en vue de ce cap de Bonne-Espérance ! - L'espoir, comme un phare tournant, brille au loin, s'anime, disparaît, se ranime et disparaît de nouveau. L'espoir berce sa douleur et sa douleur se nourrit d'espoir. Une telle souffrance ne saurait ; l'attente de la joie brise le coeur. L'homme ne sait pas attendre ; il n'a pas, comme la femme, la maternité pour école.
Un coupé s'arrête à la porte ; c'est elle ! Eloignez-vous, noirs et lugubres sentiments ! le plaisir s'achète lorsqu'il ne se vend pas. - C'est elle ! le rouge bonheur arrive pour enivrer, c'est mieux qu'un Roi ; l'exactitude n'est point sa politesse, il a toutes les grâces, toutes les majestés pour inviter au pardon. - C'est elle ! L'amoureux a tout oublié, son coeur saute et bondit, son esprit est en fête. - la porte s'ouvre, c'est elle ! Les sens ont failli attendre, mais comme ils vont se rattraper ! La solitude enveloppe cet égoïsme à deux, les heures chantent maintenant, les souhaits sont accomplis, bientôt les désirs seront satisfaits ; on n'entend plus que des baisers qui meurent sur des lèvres, on ne voit plus que des lèvres qui revivent sous des baisers ; le feu s'est éteint dans l'âtre et s'est allumé dans les coeurs. Ils sont là, les amoureux, serrés étroitement, embrassés, enlacés ; l'attente a sanctifié l'amour. Qu'ils sont heureux ! Les veilleuses déjà ont remplacé les candélabres ardents. - « Badinez, dit Pétrone[2], badinez, mais gardez-vous d'éteindre les veilleuses ; elles auront oublié demain ce qu'elles auront vu cette nuit. »
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Le cabinet d'un éroto-bibliomane
LE CABINET
D'UN EROTO-BIBLIOMANE
Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.[1]
Sénèque[2]
SOUVENT, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive gauche, parlant sobrement dans une note basse, fatiguée, presque enrouée ; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion que l'on voit aux conspirateurs. - Il semblait, devant un tiers, vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une façon indécise et inquiète ; lançant des phrases indéterminées, brèves, pleines d'une autorité craintive : « Trouvez-moi la chose en question », disait-il au libraire, ou bien : « N'oubliez pas, en grâce, ce que vous savez ; il me le faut coûte que coûte ; n'allez pas trop m'écorcher cependant ; - je repasserai bientôt. »
Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane bizarre, musqué, enveloppé de mystère ; je pensais que cet être singulier n'était pas à coup sûr le premier venu ; sa physionomie seule m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement dissimulée de sa démarche, je présentais un Bibliophile d'une race à part.
Grand, droit, corseté dans une longue houpelande lui tombant aux talons ; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur un oeil éteint ; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné par Garvani[3], avec cette légende spirituelle et réaliste : « Mauvais sujet qui pourrait être son propre grand-père. »
A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet tout alentour ; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était agité, nerveux, vivement préoccupé ; son malaise se manifestait par des mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses joues. - On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie d'homme à homme ; aussi ne disait-il au libraire que ces simples paroles : « L'avez-vous? - Non, répondait-on ; - Pensez-y, n'est-ce pas », reprenait-il avec découragement, et il se retirait. - Un coupé de couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose brocé d'argent, l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas[4] y montait ; le portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà disparaissait au loin. C'était une vision.
J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany[5] ; il vivait, me dit-on, assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et d'humeur misanthropique[6] avec ses semblables. Il recevait peu chez lui et toujours avec une sorte de méfiance instinctive ; on racontait que son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses grelots dans des orgies dignes de Tibère ; il se donnait chez lui, au dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous les roués de la Régence ; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir assisté. - De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se rendait de temps à autre au bois, et, les soirs d'Opéra, il stationnait des heures entières au foyer de la danse. - Les déesses de l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans les flots de gaze bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont ses poches étaient toujours pleines.
Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma puissante curiosité à son sujet ; je résolus de suivre le précepte des stoïciens, le fameux Sequere Deum. Je m'aperçus en effet que le destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à souhait.
II
Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes, brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre où un de mes amis m'avait conduit. - Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme tamisés par le lointain et les lourdes tentures ; tout en regardant avec distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de Baudoin[7], j'avais presque perdu la notion du lieu où j'étais céans, lorsque, tout à coup, près de moi, sur le même divan, dodelinant[8] de la tête, et marquant du bout de sa bottine vernie le rhythme de la danse, je vis dans l'élégance du frac, le gardiena[9] à la boutonnière, le plastron de chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux Bibliomane, le Chevalier Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu s'inquiéter de ma présence. - Je ne me demandai pas comment il était venu là, sans que je l'entendisse approcher, je pensai de suite que l'occasion, me frolant de son unique cheveu, je devais le saisir en toute hâte et m'y cramponner ; aussi, toussant légèrement pour éveiller son attention et mieux affermir ma voix :
- Quelle voluptueuse et adorable chose, que la valse allemande, murmurai-je, afin d'engager la conversation.
- Adorable ! Adorable ! Dit-il simplement, sans abandonner son laisser-aller de tête et de bottine.
- Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui empoignent et font passer un chaud frisson du coeur aux jambes.
- Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à lui-même ; ... cependant Gungl's[10].
- Ah ! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.
- Le Rêve sur l'Océan est une oeuvre toute d'harmonie.
- Toute d'harmonie ; oui toute d'harmonie, me répondit-il avec laconisme, comme fâché d'avoir à me parler.
- Il y eut un silence ; - mon voisin de divan, renversé en arrière, avec une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet. - Je ne perdis pas courage et fis un nouvel effort
- Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle ne laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces mélodies du XVIIIe siècle, mélancoliques, naïves et simples, si séduisantes par la caractère, si pénétrantes de pensée et si gracieuses de style.
Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver ; - Je continuai :
- Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de Rameau, aux Menuets de Boccherini[11] et de Reicha[12] ; aux Symphonies de Haydn et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quators, aux Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart.
- Et les airs pour fifre ! et les douces romances ! et les motifs pour clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitemet ; les motifs pour clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse ! que de charmes alambiqués ! que de légèreté et en même temps que de nonchalance ! Hélas ! le piano rend mal toutes ces jolies choses et je préférerais mille fois les voir exécuter sur le clavier d'une Epinette[13] que sur le meilleur Pleyel du monde.
- Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion à la conversation, sans compter que les Clavecins étaient des meubles ravissants, décorés avec un art incomparable par des artistes tels que Boucher[14], Watteau[15]...
Ajoutez Fragonnard[16], reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonnard, ce peintre divin des lubricités folles, des voluptés égrillardes et spirituelles, Fragonnard qui connaissait si profondément la science du nu et des décolletés piquants, Fragonnard, ce Grécourt[17] de la peinture : ajoutez Fragonnard ; je possède un clavecin, un bijou, sur lequel il a tracé des scènes adorables, de charmants camaïeux signès de son nom.
- Je n'ai qu'une toute petite toile de ce maître, osai-je dire modestement, mais c'est une oeuvre si blonde de ton, si mignarde dans son déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite d'ensemble et enfin si grivoise de composition, que je la tiens pour une merveille véritable. Le sujet, quel est ce sujet? me demanda le Chevalier hors de lui, possédé d'une furieuse curiosité à l'idée de grivoiserie du tableau. - Quel en est le sujet, je vous prie?
Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je lentement ; vous avez lu Brantôme[18], n'est-il pas vrai? Les Dames Galantes sont pour moi un bréviaire.
Alors, repris-je, après ce cynisme d'impiété, vous y avez vu décrit le sujet de mon Fragonnard, dans le Discours premier ; vous l'avez lu dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial[19], livre I, qui se termine par ce vers :
Hic ubi vir non est, ut sit adulterium[20].
Vous avez lu dans Lucien, dans Juvénal ; enfin mon tableau représente des fricatrices ; Donna con Donna.
La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée ; ses yeux morts avaient repris un éclat surprenant ; ses lèvres s'agitaient d'étonnement, et la sueur ravinait son visage.
- Vous avez un tel tableau de Fragonnard ! exclamait-il avec admiration ; un sujet si bien traité par un tel maître, - que ce doit être beau !
Il s'approchait plus près, me demandant des détails ; il insistait sur les moindres choses, et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances.
Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane effrené, j'avais touché juste ; il avait bondi à la description d'un sujet érotique et déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux renseignements sur l'origine de cette oeuvre d'art, lorsque la foule inonda le petit salon dans lequel nous nous trouvions retirés ; la valse venait de finir, le Chevalier fut enjuponné quelques jolies femmes qui vinrent prendre place à ses côtés. - L'intimité était rompue.
- Sur la fin de la soirée je le rencontrai, et après un échange mutuel de politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il éprouverait à me faire les honneurs de sa Bibliothèque.
Quelques jours après, je sonnais à l’huis du Chevalier de Kerhany, dont l’hôtel était situé sur le boulevard Haussman ; – un grand diable de laquais vêtu de paune[21] écarlate vint m’ouvrir. –¬ Je traversai d’abord une vaste pièce, sorte de d’atrium décoré style Pompéïen, où se trouvaitent rangés des meubles romains de tous les genres ; j’aperçus l’accubitum, le biclinium, le triclinium ; orné de ses plagula ; le lectulus, et même le subselium, le seliquastrum, le scabellum[22] et autres sièges fidèlement copiés d’après l’antique. – Le Chevalier était visible ; il se tenait dans un petit fumoir tendu de soie havane capitonnée de satin bleu. Il me reçut avec la plus grande cordialité, me félicitant de n’avoir pas craint de le déranger. Nous parlâmes art et littérature, ou plutôt femmes, car toute l’esthétique de mon Érotomane semblait se réunir et se résumer dans l’éternel féminin ; il ne voyait la musique, la poésie, la peinture que dans un sens de corrélation voluptueuse qu’il se plaisait à établir malgré lui entre tous les chefs-d’œuvre et l’amour des filles d’Ève ; – prenant chaque génie en particulier, il me montrait avec une verve passionnée que, dans les grandes manifestations de l’art, on pouvait répéter le mot d’un policier célèbre : Cherchez la femme. Il me parla comme un habile général le ferait d’une forteresse dont il connaît les coins et recoins ; exprimant avec grâce les différentes manières d’attaquer la citadelle , émettant des théories si audacieuses, que je ne pourrais, même en voilant mes phrases comme des femmes turques, les raconter ici. – Je fus entièrement séduit par ce vieil Anacréon[23] ; je croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de Lauzun[24] donnant dans des conseil à son petit-neveu, le Chevalier de Riom[25], tant il annonçait de connaissances approfondies et de crânerie passionnée dans les sujets délicats qu’il avait à traiter.
Cependant, si attrayante que fut sa conversation, je ne tardais pas à réclamer du Chevalier de Kerhany la faveur de visiter son musée. Il accéda avec la meilleure grâce à ma demande : – « C’est juste, c’est juste, me dit-il en souriant, je vous retiens ici avec mes billevsées. Passons, si vous le voulez bien, dans la galerie des maîtres. »
Je fus introduit dans une superbe salle éclairée par une vaste baie exposée au nord ; – étourdi un instant par la splendeur des cadres et l’orgie magistrale des couleurs, je ne tardais pas à me remettre, et je pus considérer à mon aise la plus remarquable collection particulière qu’il m’ait été donné de voir. – Il y avait là des Velazquez et des Murillo[26], des Titien et des André del Sarte[27], des paysages éclatants de Ruysdaël ; de Hobbema[28] et du Poussin[29], des petites toiles adorables de Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jan Steen, de Van der Meer[30] ; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens, des Jordens, des Frans-Hals[31], des Ribera[32], Gérard Dow[30], ainsi que des Antonello de Messine[33], des Guerchy[34], des Léonard de Vinci, des Paul Véronèse[35].
– Il m’eut fallu des journées entières pour rassasier mon admiration ; il me faudrait des volumes pour exprimer les sensations que j’éprouvai. – Je m’arrachai cependant à cette féerie sublime pour faire remarquer à l’heureux propriétaire de tant de merveilles que l’art plus affadi des maîtres du dix-huitième siècle ne tenait aucune place dans sa galerie.
« Un moment, un moment, répondit-il, – ceci tuerait cela, – suivez-moi, vous ne perdrez rien pour attendre, suivez-moi, je vais vous satisfaire. »
Le Chevalier souleva une portière ; nous nous trouvions alors dans une chambre octogone dont les boiseries blanches étaient sculptées de festons, de guirlandes et de couronnes relevées d’or mat ; une glace immense remplaçait le plafond et tout à l’entour de la pièce jusques à la cimaise étaient suspendus des tableaux du dix-huitième siècle. – C’était, en premier lieu, des portraits de Reynolds, de Gainsborough[36], et des pastels de Latour[37] ; ensuite venaient Vanloo[38], Pater[39], Boucher[38], Lancret[40], Fragonnard[16], Largillière[41], Nattier[37], Dietrich[42], Le Barbier[43], L’Épicier[44] et Boilly[45]. _ Ce qui donnait un caractère particulier à cette réunion de chefs-d’œuvre, c’était la nature même du choix des sujets : on ne voyait qu’un éblouissement de chairs roses, qu’un rut de peaux mates, de fossettes gracieuses ; qu’une débauche de postures alanguies et énivrantes[46], qu’une nuée d’amours polissons et rieurs dont les lèvres s’entrebaisaient. – La dépravation de tout un siècle s’étalait dans la lubricité de ces peintures, souriantes de luxure et aimablement vicieuses ; les torses cambrés, lascifs, endiablés émergeaient des cadres, se reflétant dans la grande glace du plafond, tandis que des sylvains nerveusement gonflés d’un priapisme[47] intense, semblaient secouer dans l’air une odeur âcre de bouc qui montait au cerveau.
Il y avait près d’une heure que je me trouvais là, ivre de tant de beautés entrevues, brisé, anéanti, dans un état de prostration impossible à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise et de mon admiration passive, à force d’être surexcitée : « Eh bien ! jeune homme, me disait-il, eh bien ! que dites-vous de mon dix-huitième siècle ? Ne croyez-vous pas que votre Fragonnard Lesbien serait en fort belle compagnie dans mon modeste petit musée ?
– Ce n'est pas tout, ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothèque qui compte certaines curiosités qui seront de votre goût. - Mais… qu'avez-vous ?
– on dirait que vous vous sentez mal?
Je répondis furtivement, m'excusant de ne pouvoir visiter ce jour-là les livres de mon hôte, j'invoquai un rendez-vous pressant, et remerciant le Chevalier, je sortis après avoir pris rendez-vous pour le lendemain à la même heure.
Le fait est que j'éprouvais un violent mal de tête et un malaise général; ce que j'avais vu m'avait transporté dans un monde idéal, loin du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du convenu odieux. Mon imagination s'était fatiguée dans une course échevelée à travers 1'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait encore à soulever mon haute-forme lorsque je me trouvai sur le boulevard.
Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à cette heure, un magicien sinistre, une sorte de Méphistophélès[48] régence qui s'était amusé à plaisir de mon enthousiasme juvénile. - Je lui en voulais presque de m'avoir promené un instant dans le verger des fruits défendus, car je ne voyais plus devant moi que les petites pommes d'api, c'est-à-dire des petites parisiennes trop vêtues selon la mode, qui trottinaient allégrement, suivies par les faunes d'aujourd'hui, de gros boursiers enflés de bourse et de ventre, jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer dans le boudoir des Danaés[49] sous la forme d'une pluie d'or.
IV
Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus rassis, je me trouvais chez le chevalier qui m'attendait dans sa Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale; une fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme joyeux et le soleil tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus, semblait éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés. Les parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de bois de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords de coquets lambrequins[50] de moire[51] vert myrthe, dentelés et effrangés, dont l'élégance se joignait à l'avantage de préserver les livres de la poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier;rayon, dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des petites statuettes se montraient dans toute l'impudence de l'impudicité; c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide classique, des groupes de baigneuses affolées, des Sapho… avant l'amour de Phaon[52], des Narcisses pâles et blêmes, des Hercules puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit et le caractère singulier de ceux que l'on voit dans Le Musée Secret du Roi de Naples. Je me croyais chez un juge d'instruction après la saisie de figurines portant atteinte à la morale publique, tant était chaude et déréglée la composition de cette statuaire unique.- La pièce n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond, rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante de tons, sur laquelle étaient jetés des coussins nombreux et variés. «à et là quelques X de Cèdre supportaient des cartons à estampes et une table liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, occupait le centre de la salle. Au plafond, d'une rosace ayant la bizarrerie obscène de certaines gargouilles moyen-âge, tombait un lustre de bronze d'une si effrayante lubricité qu'on l'eut dit ciselé par quelque Benvenuto Cellini atteint de satyriasis[53].
Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont je m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres lorsque le Chevalier de Kerhany m'arrêta :
«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné rendez-vous à tous les affamés du vice, à tous les grotesques de libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs. Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies pécheresses seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile, votre érudition sage vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens; cependant, je crois devoir vous prévenir : réfléchissez comme si vous alliez prendre de l'opium pour la première fois de votre vie. - Mon coupé est en bas, venez-vous faire un tour de lac ?
Faites dételer, lui répondis-je en riant, - je vais rendre visite à vos pestiférés.
- Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est graduée, - les incurables sont à gauche à l'extrémité du lieu où vous vous trouvez; - je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous prendre.
La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait appeler la série des anodins : c'étaient pour la plupart des romans ou contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre la Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou Chinoises, de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à Cythère avec l'approbation de Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou au Palais Royal chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis Grigri[54], Thémidore[55]; Le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti devenu maître[56]; Les Œuvres galantes de Bordes[57]; Le Grelot[58]; Le Roman du Jour[59]; Le Sopha[60]; Le Tant pis pour lui ou les spectacles nocturnes[61]; les différents Codes : Code de la Toilette; Code des Boudoirs; Code du Divorce; Code des mœurs ou la prostitution régénérée; Code de Cythère ou lit de justice d'Amour; puis la Bibliothèque des petits maîtres[62], la Bibliothèque des Bijoux: Les Bijoux indiscrets; Le Bijou des Demoiselles, Les Bijoux des neuf Sœurs; Le Bijou de Société ou L'Amusement des Grâces; les Bijoux[63]- des petits neveux d'Arétin[64] et autres; les Caleçons des Coquettes du jour[65], les Calendriers de Cythère[66], L'Almanach cul à tête, ou étrennes à deux faces[67] pour contenter tous les goûts ainsi qu'une foule d'œuvres scatologiques et d'ana orduriers.
Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau uni ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux, d'une composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers par esprit de couleur locale; ils étaient placés sur le dos, entre les nervures, en forme de culs-de-lampes ou frappés en plein maroquin sur le plat des volumes en guise d'armoiries. - Des gravures licencieuses étaient ajoutées aux passages les plus colorés des ouvrages auxquels elles convenaient; les gardes même, subissaient quelquefois l'effronterie d'un dessin graveleux et je ne pouvais m'empêcher de songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fut trouvé impitoyablement transformé par l'érotomanie invétérée du Chevalier de Kerhany.
Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, la graduation libertine s'accentuait; déjà j'avais franchi les poésies gaillardes : La Muse folâtre[68]; L'élite des poésies héroïques et gaillardes de ce temps (1670)[70]; Le Parnasse satyrique du sieur Théophile[71]; Le Cabinet satyrique[72]; Les Œuvres de Corneille Blessebois[73]; Dulaurens[74]; Les Muses en belle humeur ou Élite des poésies libres[75]; le Pucelage nageur[76]; L'Anti-Moine[77]; Le Parnasse du XIXe siècle[78] et tous les ouvrages imprimés en Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec eaux-fortes de Rops[79], auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures. Déjà j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes mains commençaient à trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à moi; les petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes; j'eus peur de ne pas arriver au but et j'abandonnai quelques centaines de volumes pour atteindre l'extrême gauche.
Je me trouvais bien en effet parmi les incurables, comme me l'avait dit le Chevalier, c'était à l'extrême gauche, le suprême du genre, le nec plus ultra de la dépravation et à la fois du luxe artistique des livres et des gravures; Les Œuvres badines d'Alexis Piron[80] touchaient L'Amour en Vingt Leçons[81] et le Meursius François[82]; L'Arétin y était représenté par le Recueil de postures érotiques d'après les gravures à l'eau-forte d'Annibal Carrache[83]; par l'Alcibiade Fanciullo à Scola[84]; par l'Arétin français et par le livre dit : Bibliothèque d'Arétin; près du Divus Arétinus je remarquai Félicia ou Mes Fredaines[85]; Monrose ou le Libertin par fatalité[86]; les Monuments de la vie privée des Douze Cæsars et les Monuments du Culte secret des Dames Romaines[87]; plus loin je vis Justine ou Les Malheurs de la vertu; Cléontine ou La Fille malheureuse; Juliette ou la suite de Justine; Le Portier des Chartreux; La France fout… ; La Philosophie dans le Boudoir; Les crimes de l'amour ou le délire des Passions; en un mot toutes les œuvres sadiques du Marquis de Sade, en éditions originales, avec reliures à petits fers de rorture[88]. - J'allais me livrer au plaisir de regarder les manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main sur l'un des trois exemplaires connus du Recueil de La Popelinière : Tableaux des Mœurs du Temps dans les différents âges de la vie[89], l vol. grand in-quarto, j'admirais les vingt gouaches mignardement impudiques de Carême, lorsque le possesseur de cette étonnante rareté se présenta :
- «Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la légère, mon cher enfant, non seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la gauche de mon cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en délicat amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus rare de mes livres rares après l'Anti-Justine de Restif de la Bretonne[90]; savez-vous que la possession de mon La Popelinière, imprimé sous les yeux et par ordre du fermier général, m'a coûté dix ans de recherches, dix longues années de fatigues et de luttes et deux mille écus sonnants.»
- C'est à peu près le prix de mon Fragonnard [sic] Lesbien, sans omettre les luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention.
Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un échange ?
Qui sait ?
...........................................................................
Aujourd'hui le Chevalier de Kerhany est possesseur de mon Fragonnard; …mais, outre mes grandes et petites entrées dans son cabinet, je suis, de par son testament, héritier présomptif de l'Anti-Justine et du fameux La Popelinière.
FIN
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19.03.2008
Protocole d'édition
Cette édition critique donne à voir (et lire) cinq textes issus de deux livres : Bric à brac de l'amour, et Caprice d'un Bibliophile d’un même auteur : Octave Uzanne. S'ajoute à ces extraits une dédicace de l'auteur, à considérer comme un préliminaire aux petites historiettes de l'auteur. Articulés autour d'un thème, l'amour et ses déboires. Les éditions datent respectivement de 1878 et 1879 ; ces éditions plus tardives ont la particularité de ne plus contenir d'illustrations.
Du texte d'origine, nous avons souhaité conserver cette préciosité typographique qui s’apprête tellement au thème et au style décalé de l'auteur. Reflet d'une classe sociale raffinée aux moeurs particulières, mémoire d’un dix-huitième siècle aux règles libertines des plus codées et « raffinées », nous avons choisi d’affirmer ces traits sophistiqués et ampoulés qui ornent ces textes.
De nombreuses notes viennent éclairer les termes spécifiques, les noms propres et néologies.
Cette édition est complétée par une préface axée sur la conception de l'amour, une présentation du texte contextualisée par l'époque et les spécificités stylistiques de l'auteur, une biographie, ainsi qu'une annexe sur l’illustration.
Cette approche a pour objet/fin de mettre en lumière un auteur savoureux.
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17.03.2008
Notes du Curieux maléfice
Purgon [1]
Théâtre. [Ref. au Malade Imaginaire de Molière.] Personnage tourné en ridicule par Molière, il est l’un des médecins de Argan, le malade imaginaire.
Célimène[2]
Théâtre. [Réf. au personnage du Misanthrope de Molière] Rôle de grande coquette dans une comédie. Jouer les célimènes. Jouer les rôles de grandes coquettes au théâtre.
P. ext. Femme d'esprit, coquette, légère et médisante. C'est une célimène.
La Fornarina [3]
Titre d’une œuvre de Raphaël, peinte entre 1518 et 1519, autrement titrée Portrait d’une jeune femme. Cette huile sur bois représente une jeune femme dénudée qui semble négligemment retenir une étoffe transparente pour couvrir son buste laissant deviner ses formes généreuses et dévoilant au spectateur le spectacle d’une poitrine au teint laiteux.
Style Directoire [4]
Style adopté à la fin du XIII e siècle caractérisé par une certaine sobriété et des formes carrées.
Courriériste [5]
Journaliste chargé de rédiger une chronique appelée courrier ; c’est-à-dire une rubrique régulière spéciale d'un journal alimentée par les lettres des lecteurs.
Grimod de la Reynière [6], Alexandre Balthazar Laurent Grimod de La Reynière (1758-1838).
Avocat sous Napoléon I, ce personnage acquiert sa célébrité non pas par le barreau, mais par sa vie sensuelle et la gastronomie.
Sybaris [7]
Cité la plus puissante de la , elle est réputée pour sa somptuosité, ses lieux de plaisirs, et la mollesse de ses habitants.Sa richesse fit d’ailleurs de luxuosité, du luxe sybarite, un luxe proverbial.
Cabotinage [8]
État des comédiens ambulants, et aussi des mauvais comédiens.
Thomas Diafoirus [9]
Théâtre. [Ref. au Malade Imaginaire de Molière.] Fils et neveu des médecins qui soignent Argan, le malade imaginaire, et à qui Angélique, la fille de ce dernier, est promise contre son gré.
Steeple-chase [10]
Terme d’équitation désignant une course d’obstacle.
Revue des Deux Mondes [11]
Périodique français bi-mensuel, fondé le 1er août 1829, c’est la littérature qui domine, à son origine, le contenu de la revue. Elle accueille par conséquent un grand nombre des grands noms de la littérature de cette époque, notamment Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, Honoré de Balzac, Sainte-Beuve, Charles Beaudelaire. Par la suite, la politique, l'économie et les beaux-arts y prendront une place importante.
Mitan [12], XIIe siècle. D’origine incertaine.
Régional, dans un certain nombre de locutions. Milieu.
Cotte verte [13]
Jupe de paysanne ou de femmes du peuple, plissée par le haut à la ceinture.
Fig. Donner la cotte verte à une fille, signifie renverser une fille sur l’herbe en folâtrant.
Le procédé Colas [14]
Procédé de réduction mécanique mis au point par Achille Colas. Présentée en 1839, et grâce à l’association du célèbre fondeur Ferdinand Barbedienne par la suite, cette invention fut déterminante dans le développement de la sculpture d’édition.
Chaville [15]
Située à treize kilomètre de Paris et six de Versailles, la commune de Chaville est bordée par la forêt de Meudon d’une part et de la forêt de Fausses-reposes d’autre part.
Égipan [16]
Personnages secondaires de récits mythologiques ou fantastiques, ce sont de tout petits hommes velus avec des cornes et des pieds de chèvre dont le seul rôle semble être de peupler, égayer ou brièvement troubler la solitude des montagne et des bois.
Un fort de la halle [17]
Garçon boucher, homme fort portant les carcasses animales dans les halles marchandes.
Buen retiro [18]
Le Palais du Buen Retiro, résidence secondaire de Philippe IV, voit sa conception commencer en 1630 sur un terrain quelque peu éloigné du centre de Madrid, mais où la vie s’avère fort agréable du fait de sa situation dans une zone boisée et fraîche. Depuis cette époque, il fut, avec ses jardins, témoins de la vie de la cour d’Autriche et des premiers Bourbons mais également du passage d’artistes tels que Velasquez, Zurbaran ou Lucas Jordan dont les fresques et les tableaux décorent aujourd’hui encore les murs.
Dolman [19]
Veste caractérisée par des manches pendantes et retenue sur les épaules par un cordon seulement, puis ajustée à la taille et pourvue de brandebourgs faisant partie de l'uniforme des hussards.
P. ext. Vêtement masculin ou féminin ayant la forme d'un dolman.
Mimi-pinson [20]
Personnage du conte homonyme d’Alfred de Musset. Mimi Pinson est une grisette, c’est-à-dire, une fille de basse condition dont la fréquentation amusait souvent, au xixe siècle, les gens de qualité. Jeune parisienne, cette blonde grisette mêle à une piété naïve et simple une grande insouciance et vit au jour le jour, sans autre morale que celle de l’instinct.
Carrousse [21]
Partie de boire, excès de boisson.
Humeur [22] (masc. dans le texte)
Désignant un « liquide » dans sa première acceptation, le terme humeur tomba en désuétude et le XIXe siècle marqua le début de la régression de l’usage du mot humeur pour évoquer les fluides corporels. Le langage courant, petit à petit, conduit à l'utiliser pour évoquer des émotions.
Il prendra par la suite le sens de disposition, particularité constante ou momentanée du caractère, du tempérament d'une personne ; sa disposition de caractère, état de réceptivité dans lequel elle se trouve à un moment donné, ou encore, la tendance dominante de son tempérament, de son caractère, sa manière d'agir, de ressentir répondant à un élan irréfléchi, spontané.
Piol [23] pourrait avoir trait à deux sens.
Premièrement, géographique. La région niçoise est faite en grande partie de collines dont l’activité agraire traditionnelle fut boulversée, au XIXe siècle, par le tourisme de villégiature. Parmi ces collines, celle du Piol connut un sort particulier : face au Cimiez des Anglais, elle apparaît comme le quartier favori des Russes à Nice.
La coupure provoquée dans les années 1860 par l’installation du chemin de fer Comme nombre de collines suffisamment irriguées et assez proches du noyau urbain unique que formait alors l’actuel Vieux-Nice, le Piol se voit partagé entre deux types de fonctions, par ailleurs liées : la production agricole, maraîchère et oléicole, et le séjour estival de la noblesse niçoise. La douceur et la fraîcheur du climat de la colline, déjà repérée par la noblesse, ne tarda pas à attirer la grande bourgeoisie niçoise.
Deuxièmement, Piol, pourrait être un néologisme dérivé de piolé (ée), adjectif signifiant peint, marqué de diverses couleurs (terme vieilli). Ou encore qui est moitié d'une couleur, moitié d'une autre.
David Tenier [24], dit le jeune (1610-1690).
Peintre flamand, influencé par Rubens et Adam Esheimer, au répertoire particulièrement varié, il s’intéresse essentiellement aux effets de lumières : crépuscule, clair de lune, ou encore temps de neige. Il peint un grand nombre de paysages dans lesquels les nuages contribuent à l'animation de la composition.
Adriaen van Ostade [25], né Adriaen Hendricx (1610-1685).
Peintre hollandais. Uzanne fait sans doute référence ici à l’œuvre intitulée L'Analyse, réalisée en 1666. Ostade a exécuté plusieurs œuvres, utilisant la même composition et montrant des hommes dans un cadre identique, vus aux trois quarts, assis devant une table couverte généralement d’un riche tapis d’origine orientale et absorbés dans une activité d’étude. Le titre, conservé ici, sous lequel a été inventorié le tableau Dutuit à son entrée au Petit Palais permettait de ne pas prendre parti de manière précise sur la profession du personnage et sur la nature exacte du liquide qu’il examine. Il semble bien qu’il s’agisse d’un médecin absorbé dans l’une de ses activités les plus fréquemment représentées pour établir un diagnostic, l’examen d’un flacon d’urine.
Jean Anthelme Brillat-Savarin [26] (1775-1826)
Illustre gastronome français, qui fut, toue sa vie, un épicurien, au sens proprement philosophique du terme.
Mathurin Régnier[27] (1573-1613)
Premier poète satirique français. Il est connu pour son goût très vif pour les plaisirs et, bien que cela ne soit vérifié, une « précoce » et assidue fréquentation des tripots.
Duclos, Charles [28] (1704-1772)
Ecrivain libertin du XVIIIe siècle, plus particulièrement connu pour son regard sur les mœurs de son époque.
Amignotés [29]
Traiter avec tendresse une personne que l'on aime; tenter de s'attirer les faveurs de quelqu'un par la douceur.
Syn. de caresser, dorloter, amadouer, flatter.
Desforges-Maillard [30], Paul (1699-1772)
Poète français né au Croisic en Bretagne, qui, du fond de sa province, adressait de mauvais vers au Mercure. Le rédacteur du journal lui ayant signifié qu'il n'insérerait plus rien de lui, il imagina d'adresser ses poésies sous le nom d'une muse bretonne imaginaire, Mlle Malcrais de La Vigne. Elles furent dès ce moment reçues avec empressement ; le rédacteur s'éprit même d'une belle passion pour la mystérieuse inconnue. Desforges mit un terme à cette mystification en se faisant connaître. Les Poésies de Mlle Malcrais ont été publiées en 1735.
Lancret, Nicolas [31] (1690-1743)
Peintre français au talent de dessinateur reconnu, il a joui de son vivant d’une grande réputation et les plus habiles graveurs de l’époque ont reproduit ses œuvres. Ayant eu pour professeur le même maître que Watteau, son trait est souvent apparenté à celui de ce dernier ; ce qui lui valu d’ailleurs la jalousie du grand peintre des fantaisies galantes, des arabesques à figurines, scènes de théâtre, mythologies – rêveur délicat, du spectacle de la vie mondaine et rustique – et la rupture de leur relation. Lancret est un peintre de nature ; de ses promenades à la campagne, il rentre avec des croquis de tout ce qui le frappe. Ainsi, il peindra un nombre considérable de tableaux de genre, des noces de villages, des bals, des foires.
Marmontel, Jean-François [32] (1723-1799)
Encyclopédiste français (partie littéraire), Marmontel, proche de Voltaire et ennemi de Rousseau, est un grammairien et un poète qui connut une grande notoriété à la cour de France et dans toute l’Europe du xviiième siècle. Il fut également historien, conteur, romancier, dramaturge et philosophe.
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13.03.2008
Un Curieux maléfice
UN CURIEUX MALEFICE
De toutes les façons de faire cesser
l’amour, la plus sûre est de le satisfaire.
MARIVAUX
À mon ami Louis Beaujeu
Au château des Muguets.
Ah ! mon cher bon : ma dernière bonne fortune ? Ridiculement mauvaise ; c’est une honte, cela ne se raconte pas, ça s’avale et ça se cache. Cependant tu es discret comme une alcôve fermée ; écoute donc et ne te gausse pas trop de ma détresse. Je vais te narrer mon infortune avec cette vitesse de style qui part sans relayer et que Monsieur de Voltaire, dans une horrible expression à la Purgon[1], se permet de nommer la logodiarrhée.
T’ai-je parlé de la Dame en question ? point ne crois.
— Femme du monde, catégorie des Célimènes[2].
— L’âge ? c’est épineux, il y a des visages qui n’ont pas d’âge ; mettons trente ans, si tu le veux bien. Très jolie pour ceux qui ont la rétine conformée à la Rubens, un peu lourde pour les raffinés qui voient comme Boucher et Fragonnard. Grande, brune, forte, des yeux bruns, fiers et polissons à la fois, la bouche de tout le monde et le nez de personne. Pour le corps, une Fornarina[3] ; des épaules, des bras, un cou, des hanches à ravager un bal de sous-préfecture. Tu vois cela d’ici.
Parlerai-je du mari ? A quoi bon ? C’est une ombre chinoise, une silhouette souriante et bonasse, une machine à poignées de mains molles, une figurine en glaise qui n’a jamais été cuite et que chacun pétrit, même au front ; c’et une utilité qui découpe les poulets, qui vante ses vins et qui offre des cigares bien secs ; c’est un prête-nom, une enseigne, une pièce à conviction, rien de plus.
Je fus présenté chez elle, l’hiver dernier, et reçu avec une cordialité touchante. Son salon est charmant et du meilleur goût ; pas criard ni aveuglant. Il est ménagé dans un vieil hôtel du faubourg Saint-Germain ; ce sont des boiseries blanches et or, fouillées à jour, semées d’attributs mythologiques. Ça et là, des trumeaux merveilleux, des dessus de porte en camaïeu et quelques vieilles perruques Louis XV qui ont fort bonne mine dans l’ovale de leur cadre ; en un mot, un rococo séduisant où rien ne détonne, ni les tentures aux nuances flétries, ni les meubles aux courbes savantes et grèles, ni même la maîtresse de céans, très Directoire[4] dans ses façons, dans ses gestes et dans ses poses un peu coquines. — On y hante des littérateurs, des artistes, des feuilletonnistes et des petits courriéristes[5] ; tout monde cravaté, plastronné, assez drôle suivant les circonstances, les courants sympathiques ou antipathiques qui s’y produisent.
Les dîners y sont sérieux, exquis, — on en rêve encore pendant la visite de digestion ; il y a là des Corton vieux, des Ermitage, des Vougeot, des Chateau-Neuf du Pape plus agréables à consulter qu’un dictionnaire des rimes ; c’est une superbe table devant laquelle on se sent devenir superbe fourchette. Grimod de la Reynière[6] y eut pris pension et un évêque y serait à l’aise.
Te dire à brûle-pourpoint que je fus aimé et que j’aimai, ce serait sot et fat. Comment cela s’emmancha-t-il ?
— Attends un peu, m’y voici. La littérature me servit d’entremetteuse ; la pauvrette nous joue quelquefois de ces tours auprès d’âmes charitables ; ce n’est qu’une légère compensation à ces galères forcées auxquelles elle condamne ses esclaves. — On m’écrivit, je répondis.
Les célibataires, à mon avis, ne sont autre chose que les contrebandiers du mariage ; ils maraudent sur le terrain légitime, et ils ont raison, morbleu ! Leur amour ne porte pas l’estampille et ne peut être soumis à l’impôt du cocuage : ce sont de francs-coureurs d’aventures, libres d’eux-mêmes, sans discipline ni sots préjugés. Ils ont un tempérament à jeter au vent du caprice et ils le jettent. Vive Dieu ! qu’ils sont heureux ! Sur le versant de l’inconstance, ils font rouler leur cœur comme un ballot qui rebondit dans le pays matrimonial, et ces diablesses de femmes, qui aiment le plaisir de contre-bande, ne détestent pas de tromper la vigilance d’un mari douanier qui veille sur la falaise de sa morose inquiétude ou sur le sommet de ses suspicions.
La correspondance a ce charme tout particulier qu’elle pénètre aisément dans les intérieurs ; elle se glisse comme une brochurette défendue, imprimée à Sybaris[7] avec le privilège de Cupido ; elle se cache partout, aussi bien dans un coffret de bois de senteur qu’entre deux petits frères, ennemis de Tartuffe, qui la protègent et l’embaument ; elle excite et pollue l’imagination ; elle est plus perfide que la parole, elle dit ce qu’elle veut et n’a rien à répondre. Elle fait rêver ; c’est une traîtresse qui persuade, qui se fait petite dans son arrogance et fière de sa petitesse ; on couche avec elle sans pudeur, on l’embrasse, on la manie, on la caresse quand on ne la froisse pas ; de là à traiter l’expéditeur de la même façon, il n’y a qu’une occasion.
On m’écrivit donc et je répondis.
— Célimène avait du style : un style jaseur de ruisseau caillouteux ; elle avait du coloris, du rose dans la plume et, bien mieux, elle possédait de l’esprit, beaucoup d’esprit, trop d’esprit, si j’en juge par cette pensée du sage Larochefoucauld que « l’esprit ne saurait jouer longtemps le personnage du cœur ». Mme de Lambert ajoute bien, il est vrai, qu’une femme ne devient guère spirituelle qu’aux dépens de sa vertu, et cela me rassurait. J’excitais, j’agaçais, je taquinais et chatouillais l’esprit de ma correspondante ; je lui envoyais de petites fusées gaillardes auxquelles elle ne s’attendait point, je démoralisais ses principes. — En avait-elle ? — Je comédiassais à ravir, et, dans ce cabotinage[8] de style fardé, j’employais plus de fleurs de rhétorique que cet excellent Monsieur de Jouy, de l’Académie française, n’en dut jamais cueillir.
Dans mes visites, par contre, — car je faisais des visites de temps à autre, — je me montrais froid, réservé, timide : un vrai Thomas Diafoirus[9], un bon jeune homme ; ne vois-tu pas cela de ton coin ? Je restais là, sur mon siège, immobile, lançant des sourires forcés et disant des politesses, ayant l’air de ne pas même comprendre les sous-entendus de conversation qui ne s’adressaient qu’à moi. C’était désespérant ! à ma sortie on devait s’écrier : « quel niais ! quel sot ! est-il possible ? » Mais avant que la pensée eût eu le temps de mûrir et de se fixer, une lettre arrivait, chaude, passionnée, une étuve sèche, le bain turc du sentiment ; mes missives étaient les échelons de cet escalier en spirale par lequel je montais à son cœur. Visites bêtes, lettres ardentes ; cela dura six mois.
Cependant, par malheur, Célimène se donnait, sans avoir l’esprit de se laisser prendre. On ne sait jamais gré aux femmes de cette façon d’agir ; l’amour est un steeple-chase[10] ; s’il devient course plate, adieu la vanité d’amant ; autant lancer sous les pas d’un chasseur convaincu une perdrix apprivoisée, il la dédaignera et ce sera justice. Ma princesse plaçait son cœur sur la table et me disait : « Prends-le, il est à toi. » Je ne le prenais point. Un cœur s’arrache, se dispute, se viole, s’enlève, mais ne s’empoche pas comme un billet à ordre. Les désirs sont des soldats, ils doivent monter à l’assaut et ne tomber inanimés que dans la citadelle ; gagner la victoire sans combattre, cela est cruel et mortifiant, et si l’on arbore le drapeau blanc, la vigueur des combattants s’affaisse, les armes tombent, la hardiesse et la crânerie du guerrier disparaissent. C’est un vainqueur vaincu par la nullité de la victoire.
Le cœur de la belle restait donc sur la table, comme une carte de visite cornée, une carte de fâcheux ; je sentais une politesse à faire et l’usage du monde s’imposait plus à moi que les belles manières de la galanterie.
Je te conte tout cela, mon très cher, en hâte, sans documents ni pièces à l’appui. Il serait peut-être plus curieux pour toi de compulser un dossier de lettres ; mais la discrétion est une honnêteté : c’est la pruderie de ces sortes d ‘affaires, et tu dois te contenter de ce paisible bavardage sans prétentions. Figure-toi, en effet, que nous sommes réunis, comme dans ces longues soirées d’hiver, devant une rouge braisée, près de l’âtre où siffle la bouilloire ; tu es là, près de moi, tu te renverses, tu te dorlotes, tu te berces dans ce grand fauteuil à oreillettes où tu te plais tant à m’entendre jacasser, tu caresses de ton talon Tibia, mon lévrier russe, et tu t’entr’ouvres en bâillant l’ennuyeuse Revue des Deux Mondes[11], qu’on découpe toujours mais qu’on ne lit jamais. Avec la droiture de ton jugement, je te contemple, souriant et prêt à me railler sur mon inconstance et ma frivolité, mais écoute, je te prie, sans murmurer le récit de mon aventure d’hier ; elle est déjà pour moi à l’état de souvenir, et le souvenir, vois-tu, quel magicien ! c’est le joaillier du passé, c’est lui qui se charge d’enchâsser dans des griffes d'or, ciselées par l'imagination, ces perles fausses qu’on nomme des illusions.
Mes lettres m’engageaient à jouer un rôle militant auprès de ma correspondante. Je ne reculais que pour mieux sauter : on n’envoie pas des nuées de baisers par la poste, on ne couche pas par écrit les plus séduisantes polissonneries sans être, un beau jour, obligé d’acquitter tous ces billets souscrits ; il me fallait donc, bon gré mal gré, payer mes dettes et griffonner aussi bien que possible sur le timbre de l’acquit. On me donna un rendez-vous ; d’autres y auraient couru avec transports, je m’y rendis lentement, avec ennui, comme quelqu’un qui a donné sa parole et qui a trop d’honneur pour y manquer. Vingt fois, je dois te l’avouer, je fus sur le point de faire crédit à ma conscience et de protester mes engagements : c’est bizarre, mais c’est humain.
Le rendez-vous était un fiacre ; l’endroit : un coin de rue, non loin d’une église ; les armes : l’espérance à tout portant ; l’heure ; le mitan[12] du jour, comme disent nos paysans ; les témoins :… heureusement, il n’y en eut pas. C’était un temps lourd d’orage, le ciel était bas et menaçant, et j’étais si mal à l’aise que mon front pleurait de grosses gouttes de sueur qui me sillonnaient le visage. J’attendis patiemment dans mon coupé de louage ; je me serais donné au diable pour que la pluie se mit à tomber ou pour que le cheval prît le mors aux dents ; mais il ne plut pas, et la maigre haridelle, humble candidat de quelque boucherie hippophagique demeurait en place sans bouger. — Un petit cri, un souffle oppressé, un bruit de soie froissée, une gorge qui palpite à faire craquer le satin d’un corsage, une portière qui s’ouvre et qui se referme, un long baiser, des pressions de mains, le fiacre qui marche, ô miracle ! c’était elle !
Adorables les premiers moments ! « Pardonnez-moi… je suis si émue ; ma voix est affreuses ; je tremble… je dois être vilaine à faire peur aujourd’hui. J’ai les nerfs malades… cet horrible temps d’orage ! je craignais tant que la pluie ne vînt à tomber… Enfin nous y voici… ô mon chéri, êtes-vous suffisamment aimé ? doutez-vous de moi et de mon amitié maintenant ? »…
Je répondais de mon mieux, mon cher ami, mais je m’épongeais le front ; la voiture roulait, la coupe de l’amour allait s’emplir, il fallait la vider. J’étais tellement assuré de ma conquête que je me laissais aimer et que je n’aimais plus ; le libertinage m’envoyait quelques lueurs dans la cervelle, était-ce suffisant ? avec une bonne petite créature tout bêtement belle, certes oui ; avec Célimène, non. — Il y a des femmes qui sont faites pour être drapées dans une grande passion ; je n’avais pas d’étoffe pour ma voisine, tant pis pour elle ! Je la courtisais un peu néanmoins, on est bien forcé d’être galant homme quant on ne peut pas être homme galant.
Le fiacre s’arrêta :nous nous trouvions devant la gare de l’Ouest, rive gauche. Une promenade dans les bois était décidée, une promenade de nymphe et de sylvain avec des bancs de mousse tous les dix pas et des horizons de cotte verte[13] aussi souvent. Les tickets furent pris pour les bois de Chaville, et un compartiment de first-class nous réunit bien solitairement. Cela risque à ton avis, mon excellent bon, de dégénérer en histoire de canotier, mais c’est la vérité qui sort de mon encrier ; une vérité nègre, il faut en convenir, mais je ne saurais lui passer la moindre chemise. C’est traîner les choses en longueur, me diras-tu ; — souviens-toi que Pascal affirmait que rien n’est plus difficile que de faire court ; prends donc ton mal en patience, le style n’a pas comme la statuaire son procédé Colas[14].
Il y avait plus de six mois que je n’avais percé la croûte de cet immense pâté qui se nomme Paris et j’étais affolé par le grand air, ahuri par la vue des coteaux de Sèvres et la beauté de ce merveilleux panorama, unique au monde. Je regardais les arbres avec une curiosité d’enfant, mais j’étais triste et ne pouvais me vaincre. Je recevais des baisers machinalement et en accordais qui n’étaient l’expression d’aucune conviction du cœur ou d’autre chose.
Chaville[15] ! Chaville ! criait-on sur la voie. Nous étions arrivés. Nous prîmes par les sentiers boisés les longs chemins montueux qui gagnent Ville-d’Avray. Devant nous cheminaient deux prêtres ; leurs longues soutanes noires se détachaient sur le ruban grisâtre de la route : cela me fit une singulière impression ; dans cette école buissonnière de l’amour, nous n’avions rien à attendre des bons offices de la religion, et je les vis disparaître avec plaisir à l’horizon verdoyant.
Appuyée sur mon bras, elle marchait crânement en vraie parisienne qui sait éviter les ornières réelles et choir, sans prendre d’entorses, dans les petits ravins de l’adultère. Elle était heureuse et fière, presque folle de gaîté ; ses mains de chanoinesse gantées, pressaient mes doigts, humides, sa tête inclinait sur mon épaule à portée de mes lèvres, ses yeux riaient et les petits cheveux de sa nuque frissotaient avec un charme biblique au souffle chaud de la bise.
Elle me contait comment cet amour avait pris naissance dans son âme et y était poussé dru et vigoureux, comme quoi elle l’avait vu grandir sans trop s’effaroucher et, avec des câlineries de voix, elle se délectait, se plongeait dans le bonheur du moment comme ces petits oiseaux qui se baignent, sautillent, et se secouent dans des flaques d’eau minuscules au milieu d’un joli gazon. Nous nous étions assis ; il faut se méfier de la passion qui s’assied, du vice qui se lève ou du libertinage qui se couche ; je n’entrevoyais rien de bon au bout de cette sieste, n’ayant pour l’instant aucune verve d’égipan[16]. On me voulait cependant, on se donnait, et je ne me livrais pas ; l’heure du plaisir avait sonné, mais ma montre était arrêtée ; on ne m’indiquait que trop clairement que je devais sacrifier, ce jour-là même, dans le temple de la félicité. La torche, hélas ! était éteinte, le feu sacré ne prenait pas. Je rageais de voir bouder mon cœur devant la franchise, la gentillesse, l’ardeur et la plantureuse beauté de ma compagne, et plus elle devenait tendre, plus je me sentais glacé. La nature avait changé les rôles ; c’était elle l’homme qui prie, moi la femme qui résiste ; lorsqu’elle se penchait pour tomber, je prévenais sa chute ; quel admirable thème pour un psychologue !...
Je te jure, mon ami, que j’étais au désespoir ; je me serais volontiers troqué moi-même et sans orgueil contre un porteur d’eau ou un fort de la halle[17], car, non-seulement j’étais sans désirs, mais ce qui est bien pis, mes sens semblaient plus morts, plus inertes, plus creux que les branchages desséchés qui se brisaient et craquaient sous ma bottine. L’esprit est sot dans une telle circonstance, le premier promeneur en eût montré plus que moi ; par malheur le bois était solitaire, le rossignol était sans voix et comme « le jeune malade à pas lents » je regardais tomber les feuilles mortes à l’arbre de mon amour-propre.
Il fallait tenter résolûment un coup d’audace, c’est ce que je fis ; c’était attaquer sans armes, qu’importe ; la situation était tendue, l’honneur en jeu ; je simulai un transport subit, plus en parole encore qu’en action ; on m’objecta un non qui avait la valeur d’un oui très doux ; je n’avais pas à regarder de si près et répondis que je n’aurais garde de refuser la première prière qui m’était adressée par la plus charmante des femmes. — Si ma galanterie sonna faux, il n’en parut pas, j’étais sauvé.
Je m’aperçois, Carissime, depuis le début de cette lettre, que l’auteur des Provinciales a grand raison : Rien n’est plus haïssable que ce moi éternel qui découle sans cesse d’un pareil récit ; tous ces Je qui se suivent sont d’un effet déplorable et portent sur les nerfs, mais qu’y faire ? Dans ce sentier du racontage, il n’y a pas de bifurcation ; il faut traîner son égoïsme comme un toutou en laisse, et comme je ne puis me défaire de ma personnalité amicale, accepte la et ne souffle mot.
Nous dînâmes, ce soir-là, dans le pavillon isolé d’un restaurant désert, au bord d’un étang artificiel ; la salle à manger était une fraîche petite chambrette tendue de perse rose et verte. Au fond, — c’était jouer de malheur, — une alcôve mystérieuse, un vrai divan amoureux, d’un aspect tentateur. En entrant dans ce buenretiro[18], Célimène se prit à rire et à rougir à la fois ; elle ne fit pas la prude cependant, ôta son chapeau devant la glace, arrangea ses cheveux, dégrafa son dolman[19] et se présenta devant moi aussi pimpante qu’une Mimi-pinson[20] de kermesse. Je comptais énormément sur le souper et l’espérance me rendait gai ; bah ! j’augurais bien des vins, des perdreaux qui rôtissaient, du café que j’entendais moudre et des liqueurs qui fouettent le sang ; l'amour est un enfant délicat : un rien le fait naître, un rien le fait mourir, la moindre des choses le ressuscite ; si le tempérament se perd dans les bois, il risque fort de se retrouver à table. Au premier flacon de Beaune première, le machiniste de mon crâne avait très intelligemment changé sa décoration. La scène représentait un ballet de paradoxes ailés qui dansaient à merveille, faisaient des entrechats, des pointes, des déliés, des pirouettes à la ravir et à me ravir. Je fus amusant, drôle et fort libertin, mais pas amoureux du tout ; ce diable de cerveau accaparait, tirait tout à lui, et mon malheureux corps était aussi ridicule qu’une carafe d’eau claire devant un bon vivant. — Sans qu’elle s’en aperçût je lui versai rasades sur rasades et fis carousse[21] avec elle, comme un humeur[22] de piol[23] échappé de Téniers[24] ou Ostade[25]. On pénètre plus avant, dit-on, dans le cœur d’une femme avec quelques bouteilles que par dix ans de fréquentation ; cela est si vrai que ma belle ne me cacha rien de son moral et mon montra ce que je voulus de son plantureux physique.
Au dessert, je fus d’une hardiesse qui eût frisé l’impertinence et défrisé les mœurs en toute autre occasion, mais l’audace change de nom quand elle s’adresse à une femme ; elle n’est plus téméraire : elle rentre dans la logique de Dieu. Si Adam eût été timide au paradis terrestre, le monde serait en retard très probablement ; je fus donc audacieux, et on m’en sut gré. Je n’avais pas à délacer ; les vêtements ont de l’à-propos, quelquefois ; il y a des boutons qui sautent et des jupes qui tombent avec esprit, sinon avec grâce ; cela se voit dans les féeries, et les couturières inventent des systèmes fort propres à calmer les amoureux hâtifs.
Hélas ! mon cher, infortuné mortel que je suis ! Il n’y a pas que les honteux qui perdent, j’avais oublié qu’il faut suffire à tout ce que l’on tente et ne pas attaquer sans emporter la place. Mon front est encore moite de ma honte, mes mains tremblent toujours, mon cœur suffoque ; je ne puis me déprendre, en t’écrivant, d’une sourde rage contre le destin.
Le croiras-tu, ô mon meilleur ami, en dépit de la jolie commandite qui m’était offerte, je fis outrageusement banqueroute sur la route de la bonne fortune ? Rien n’y fit ; ni mon inaltérable confiance en moi-même, ni les entremets de l’amour, ni les friandises du plaisir, ni les plus stimulants préceptes de Brillat-Savarin[26]. J’eus beau rallier mes forces dispersées dans les plaines de la distraction, et les haranguer en les excitant ; les Troyens, jadis, écoutèrent mieux Cassandre. Elles prirent la fuite comme une armée en déroute, la peur de la défaite les talonnait ; pour la première fois de ma vie, je le confesse, il me fallut capituler ; le feu s’était éteint dans mes veines, les paralytiques n’avaient plus rien à m’envier.
Quelle scène ! quel désespoir ! Je n’avais même pas les honneurs de la guerre. On me consola, on me pardonna, on me prôna : un charretier, me dit-on, pouvait seul s’affliger d’une pareille bagatelle, mais un homme d’esprit n’en devait avoir cure. La belle raison !
10:25 Publié dans Un Curieux maléfice | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



