Les pulsations de l'attente

Les Pulsations de l’attente

Lorsqu’on doit voir, le jour, la femme qu’on aime, l’attente d’un si grand bonheur rend insupportables tous les moments qui en séparent.

Stendhal

 

Si, pour les jouisseurs hâtifs, le rendez-vous d’amour vaut rarement le bonheur imprévu, certes il a son mérite et point n’en faut médire. En amour, souvent, la route est plus agréable que le but, l’Espérance ne doit pas être maltraitée ; c’est une astucieuse nourrice de Gascogne[1], qui donne le sein aux illusions, les vivifie et les berce, mais qui, si on la tourmente, s’empresse de les livrer traîtreusement en pâture aux appétits voraces de la brutale réalité.

    Le rendez-vous d’amour, c’est l’horizon rose de l’âme, l’oasis des rêves, le port béni vers lequel navigue la concupiscence, le phare du plaisir, la promesse de la possession. Il permet de calculer ses forces et de prendre son élan, il mûrit la passion et aiguillonne les sens, il calme et excite à la fois, c’est le haschisch de l’éréthisme nerveux.

Un premier rendez-vous d’amour, cela ravit et bouleverse ! on n’en vit plus pour mieux en vivre ; on provoque le temps en duel, on l’assassine en étranglant les heures, et l’attente de la joie produit une fièvre intermittente dont les pulsations inégales sont curieuses à constater.

    Le rendez-vous est pour le soir. L’amoureux rentre au logis ; il chante ou sifflote, c’est un conquérant avant la lettre ; il se dandine, porte fièrement la tête et n’a pas son semblable. La bonté l’envahit, il voit le monde en beau, il a pitié des malheureux et distribue l’aumône ; il demanderait volontiers pardon à un chien sur la patte duquel il aurait marché.

    Le voici chez lui, préparant tout et se préparant lui-même ; sur ce lit de repos il place un coussin ; sur la table il dispose des fleurs, des sucreries, des liqueurs, des livres qui serviront plus à la conversation qu’à la lecture ; il taquine le brasier, allume flambeaux et candélabres, il veille avec soin à ce que tous les objets soient coquets et gracieux.

Après un dernier coup d’œil sur cet intérieur qui va s’animer, il lance un regard de défi au disque de l’horloge, s’ajuste devant la glace, relève ses moustaches, donne un léger coup de main à ses cheveux, verse des parfums de tous côtés, contemple la blancheur de ses mains, le brillant de ses yeux, se sourit, tousse, fait jouer l’organe de sa voix et le dispose aux notes tendres ; puis, fier, satisfait, raffiné d’amour-propre, il s’affaisse sur un siège et épie l’effondrement des minutes dans l’éternité.

Il fume ou essaie de lire, mais l’œil se perd, se noie dans le vague, l’oreille suit le langage des secondes, le tic-tac monotone du balancier qui bat à l’unisson du cœur. Dans dix minutes, pense-t-il, elle sera là, pauvre mignonne ! — Le voici rêveur, les bougies brûlent, la solitude est accablante, le vide se fait sentir en enveloppant et isolant l’esprit ; le feu pétille dans l’âtre, la chambre a une clarté qui réclame un duo des lèvres et le charme des rires, les sensations guettent, les désirs sont en éveil, les aiguilles d’or marchent comme des goutteux sur l’émail blafard du cadran.

Cinq minutes, cinq minutes encore ! soupir l’amoureux ; elle vient à moi la charmante !

L’imagination le transporte alors en pleine rue ; il s’élance au-devant de sa belle, il la voit dans un coin de voiture, enfouie dans la blonde et les fourrures, impatiente et curieuse. — Le vent souffle au dehors, il a froid pour elle : « vite, vite, mon adorée, venez, venez, songe-t-il, venez ça que je vous caresse, que je vous réchauffe haleine contre haleine, que je vous délace, que je fasse pleuvoir des baisers sur les blancheurs de ce corps merveilleux, venez que je baise et rebaise ce petit nez froid, cette bouche délicate et que je rende les roses à ces lèvres blêmies par les frimas. »

    L'heure sonne ; il tressaille, il revient au réel, mais déjà le timbre a fini de résonner, le dernier coup tinte longuement à ses oreilles, l'amour est en sentinelle prêt à porter les armes. Hélas ! L'inquiétude commence ; le doute arrive à pas lents, l'amoureux est aux aguets ; le voilà écoutant le grand bruit lointain de Paris et le roulement des voitures qui ébranlent le pavé. Il se lèvre, marche hâtivement et ne peut s'empêcher de trembler ; son coeur bat la charge mais voudrait battre aux champs, la solitude se fait plus vaste, la tristesse y étend ses voiles sombres, la pendule continue de balancer les secondes et les minutes avec l'effrayante régularité du temps.

- «  Viendra-t-elle? Gémit-il ; si je m'étais trompé ? Oh ! Non, c'est impossible, je la verrais ce soir ; elle viendra... » la voici !

    Un pas se fait entendre, on dirait qu'il effleure l'escalier ; ce pas gravit lentement avec un petit bruit de bottine qui crie ; il monte toujours, il approche, il passe, il s'éloigne, il s'affaiblit dans les hauteurs d'un sixième étage.

    Mon Dieu ! ce n'est pas elle !

    Le pauvre patient ne tient plus en place, les angoisses étreignent sa poitrine, sa gorge se serre, ses tempes sautent, il ne sait plus que devenir. Il essaie de lire, son esprit n'a plus de guide, sa raison s'est envolée ; il se met à la fenêtre, consulte le ciel, regarde l'angle de la rue : les voitures défilent majestueusement, elles apportaient l'espoir, elles enlèvent l'illusion, quelle torture ! - La jalousie et son hideux cortège entrent en scène ; les suppositions, les pressentiments, les colères, les doutes se heurtent et ravagent sa conscience ; le temps, implacable, marche toujours ; sa faux d'acier n'est plus emmaillotée par les chaudes délices de l'amour.

    Comme il est ballotté, le pauvre amoureux, sur cet océan de ses rêves, en vue de ce cap de Bonne-Espérance ! - L'espoir, comme un phare tournant, brille au loin, s'anime, disparaît, se ranime et disparaît de nouveau. L'espoir berce sa douleur et sa douleur se nourrit d'espoir. Une telle souffrance ne saurait ; l'attente de la joie brise le coeur. L'homme ne sait pas attendre ; il n'a pas, comme la femme, la maternité pour école.

    Un coupé s'arrête à la porte ; c'est elle ! Eloignez-vous, noirs et lugubres sentiments ! le plaisir s'achète lorsqu'il ne se vend pas. - C'est elle ! le rouge bonheur arrive pour enivrer, c'est mieux qu'un Roi ; l'exactitude n'est point sa politesse, il a toutes les grâces, toutes les majestés pour inviter au pardon. - C'est elle ! L'amoureux a tout oublié, son coeur saute et bondit, son esprit est en fête. - la porte s'ouvre, c'est elle ! Les sens ont failli attendre, mais comme ils vont se rattraper ! La solitude enveloppe cet égoïsme à deux, les heures chantent maintenant, les souhaits sont accomplis, bientôt les désirs seront satisfaits ; on n'entend plus que des baisers qui meurent sur des lèvres, on ne voit plus que des lèvres qui revivent sous des baisers ; le feu s'est éteint dans l'âtre et s'est allumé dans les coeurs. Ils sont là, les amoureux, serrés étroitement, embrassés, enlacés ; l'attente a sanctifié l'amour. Qu'ils sont heureux ! Les veilleuses déjà ont remplacé les candélabres ardents. - « Badinez, dit Pétrone[2], badinez, mais gardez-vous d'éteindre les veilleuses ; elles auront oublié demain ce qu'elles auront vu cette nuit. »